Descartes et le déterminisme
Serge Lapierre
Département de philosophie
Collège de Bois de Boulogne
A. LE PROBLÈME
DU DÉTERMINISME
Le problème du déterminisme se pose depuis
les Grecs, soit depuis le début de la science et surtout de la conscience
que les hommes en ont. Il traduit une tension contradictoire entre d'une
part le présupposé que la nature est soumises à des
lois qui régissent toutes choses, et d'autre part notre croyance ferme
que nous, êtres humains, sommes libres.
Selon le principe du déterminisme physique
(ou principe de causalité naturelle), il existe des lois bien définies
qui régissent dans ses moindres détails le développement
de l’Univers et de tout ce qu’il contient au cours du temps.
Ce principe est une condition de possibilité de la science.
Car si l'Univers n'était pas régi par des lois, celui-ci
serait incompréhensible et imprévisible et donc la science
serait impossible.
Nous devons donc admettre le principe du déterminisme physique.
Or nous, êtres humains, appartenons à l’Univers.
Donc puisque nous admettons le principe du déterminisme physique,
nous devons admettre que le cours de notre vie est régi dans
ses moindres détails par des lois bien définies. Nous devons
admettre que nous ne sommes pas davantage maître de notre destin
que ne le sont les choses.
Mais si le cours de notre vie est déterminé,
alors nous n’avons pas de libre arbitre ; et si nous n’avons pas de
libre arbitre, alors nous ne pouvons pas être responsables de
nos actes.
Cependant, nous avons le sentiment de notre libre arbitre
et de notre responsabilité. Ce sentiment est — et a toujours
été — au centre de notre manière de comprendre
les affaires humaines ; il est au fondement même de nos règles
morales et de droit que nous avons établies pour juger et régir
nos actions.
Voilà la tension : nous croyons être libres mais en
même temps nous croyons que le cours de l'Univers est déterminé.
Peut-on concilier ces deux croyances ?
B. ATTITUDES
POSSIBLES DEVANT CE PROBLÈME
Comme c'est souvent le cas pour bien des problèmes
philosophiques, ce sont d'abord les prémisses du
problème qui doivent être examinées. En voici
une analyse.
- La proposition que l’homme fait partie de l’Univers
est fausse. Mais cela revient à émettre une contradiction
dans les termes puisque par définition, l’Univers contient tout.
- Le principe du déterminisme physique est
faux. Donc ou bien il n’existe aucune lois régissant
le l’Univers, ou bien il existe de telles lois mais certains
éléments ou aspects de l’Univers, dont l'homme, échapperaient
(au moins en partie) aux lois de la physique. Or le premier terme de
l'alternative est contraire à ce que l'on observe : il y
a manifestement de la régularité dans la nature, et donc des
règles qui régissent le cours des choses et des êtres.
Nier ce fait serait anti-scientifique. Reste donc le second terme.
L'apport de Descartes au problème du déterminisme
relève effectivement de l'idée que l'homme échappe
partiellement aux lois de la nature : nous ne sommes donc pas complètement
déterminés.
C. L’APPORT DE DESCARTES AU TRAITEMENT DU PROBLÈME
René Descartes était
un fervent partisan du renouveau scientifique de son époque
; il a même contribué de manière importante à
ce renouveau. Mais il était aussi un humaniste, au sens où
selon lui, l’homme pouvait et devait s’améliorer.
La clé de son approche est le dualisme
: le réel — l’Univers — est constitué de deux «
substances » irréductibles, capables d’exister et de
fonctionner indépendamment l’une de l’autre : la matière
et l’esprit.
L’Univers a un aspect matériel manifeste. Sous
cet aspect, l’univers est déterminé. Descartes appelait
« Nature » l’Univers dans son aspect matériel
:
[...] par
la Nature je n’entends point quelque Déesse, ou quelque autre sorte
de puissance imaginaire, mais je me sers de ce mot pour signifier la Matière
même [...] et les règles suivant lesquelles se font
[les] changements en elle, je les nomme lois de la Nature. (René
Descartes, Traité du Monde, 1633.)
Descartes était donc déterministe pour ce qui concerne
la nature, laquelle était à ses yeux une grosse
« mécanique » . L’homme de son côté
a un corps. Or à titre de substance matérielle, le
corps est aussi soumis au déterminisme physique. (Descartes
voyait d'ailleurs le corps comme une machine.) Mais l’homme a aussi
un esprit — une âme, une conscience — dont Descartes s’est efforcé
d’en démontrer la nature indépendante :
[...] je connus de là que j’étais
une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser
et qui, pour être, n’a besoin d’aucun lieu , ni ne dépend
d’aucune chose matérielle. En sorte que ce moi, c’est-à-dire
l’âme par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement
distincte du corps [...]. (René Descartes, Discours de
la Méthode, 1637.)
Puisque la composante spirituelle de l’être
humain échappe aux lois physiques, le libre arbitre devient possible
(il était même une « évidence » aux yeux
de Descartes).
Mais pour que le libre arbitre puisse s’exercer et se
manifester dans le monde physique, il faut que la composante
spirituelle de l’homme puisse interagir avec sa composante matérielle,
ce qui soulève une difficulté théorique importante
: selon Descartes, le mouvement dans la matière doit être
transmis par contacts directs entre corps (mécanisme).
Certains ont vu là tout le problème du dualisme cartésien.