1. La conception évolutionniste de l'homme
2. La conception judéo-chrétienne du monde vivant : le fixisme
3. La première brèche dans le fixisme : le catastrophisme
4. Le transformisme, rival du catastrophisme
5. Le transformisme de Lamarck et Saint-Hilaire.
6. Le transformisme de Darwin : la théorie de la sélection naturelle
7. La théorie synthétique de l’évolution
8. L’évolution humaine
9. Mise au point sur le fameux « darwinisme social »
10. Bibliographie sommaire
1. La conception évolutionniste de l’homme
La conception évolutionniste de l’homme a pour figure phare Charles Darwin (1809-1882). C’est dans son ouvrage De l’origine des espèces (1859) que Darwin posa les bases scientifiques actuellement admises de cette conception. Synthétisée, cette conception est la suivante :
L’être humain ne doit pas son existence à une volonté divine, ni à un projet inhérent à la nature, mais plutôt à une longue évolution biologique non orientée, régie uniquement par les lois aveugles de la sélection naturelle.
On peut dire que Darwin est le deuxième scientifique moderne, après Nicolas Copernic (1473-1543), à avoir produit des travaux qui bouleversèrent profondément la conception que l’homme se faisait de lui-même.
Copernic proposa que la Terre n’est pas le centre de l’Univers mais une planète tournant autour du Soleil. Cela signifiait que l’homme n’est pas situé au centre de la création, contrairement à l’enseignement de l’Église. Néanmoins, on pouvait continuer à regarder l’homme comme la perfection parmi les oeuvres de Dieu.
Trois siècles plus tard, Darwin vient contredire cette idée que l’homme est la créature suprême de Dieu. Non seulement l’homme n’est pas le résultat d’un dessein surnaturel ; il est une espèce animale comme les autres, et à ce titre il entretient des liens de parenté avec les autres espèces. Bref, du statut d’être à part de la nature, l’homme se voit maintenant comme une partie de la nature.
Les idées de Darwin sur le monde vivant et sur la place de l’homme dans la nature sont le résultat d’observations rigoureuses, faites par de nombreux naturalistes, mais aussi et surtout de longues réflexions.
2. La conception judéo-chrétienne du monde vivant : le fixisme
Durant tout le moyen âge, la théorie dominante de la nature et des êtres qui y vivent était le créationnisme, voulant que tous les êtres vivants et l’homme ont été créés par Dieu conformément au récit de la Genèse. Le créationnisme a pour corollaire le fixisme, thèse voulant que le monde vivant est stable, chaque espèce ayant été créée une bonne fois pour toutes dans son état actuel.
Beaucoup de savants de l’époque se demandaient à quel moment précis s’était produite la création de l’homme. Au XVIIe siècle, l’archevêque James Usher prétend, à partir des données bibliques, que la création de l’homme remonte à 4000 ans avant Jésus-Christ.
3. La première brèche dans le fixisme : le catastrophisme
La découverte des fossiles au milieu du XVIIIe siècle vient jeter un trouble sur le fixisme. On constate des restes d’animaux qui proviennent manifestement de créatures actuellement inexistantes. Or s’il a existé dans le passé des formes de vie qui n’existent plus aujourd’hui, alors la conception d’un monde animal immuable est fausse.
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Un bel exemple d’une espèce disparue : le smilodon. Ce gros chat à dent de sabre vivait en Amérique du Sud de 1,5 Ma BP à 100,000 BP. À droite, une reconstitution d’artiste de l’animal.
Afin de concilier cette conclusion avec les données bibliques, Georges Cuvier (1769-1832) formule sa théorie du catastrophisme : il n’y a pas eu une seule création mais plusieurs, entrecoupées de catastrophes qui exterminèrent des pans entiers d’espèces. Cuvier convint que les 6000 ans évoqués pour l’histoire de la Terre étaient trop courts pour y intégrer les instinctions successives et il envisagea plutôt une histoire de la Terre remontant à 80 000 ans et comportant 27 catastrophes, la dernière étant le Déluge mentionné dans la Bible. Par la suite, les progrès de la géologie infirmeront cette datation, au profit de durées des milliers de fois plus grandes.
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Georges Cuvier
Même à l’époque de sa publication, le catastrophisme de Cuvier comportait une grave lacune : il ne rendait pas compte des liens de filiations entre espèces que montre un examen attentif de certains restes fossiles.
En outre, le XVIIIe siècle marque le début de l’embryologie moderne. Les premiers travaux dans ce domaine montrèrent l’existence de plusieurs similitudes entre le développement des embryons de différentes espèces, accréditant ainsi l’idée de liens de parenté interspécifiques, voire l’existence d’une origine commune à toutes les espèces.
4. Le transformisme, rival du catastrophisme
Pour ces raisons, d’autres chercheurs préférèrent s’en prendre directement au dogme du fixisme en proposant à la place l’idée d’une modification graduelle des êtres au cours du temps. Tel est le transformisme, thèse selon laquelle les espèces naturelles ne sont pas fixes mais plutôt muables et qu’elles peuvent, par transformations graduelles, engendrer d’autres espèces. Le transformisme s’est rapidement et définitivement imposé dans le milieu naturaliste.
À ses débuts, le problème du transformisme était de formuler des principes généraux régissant les transformations des espèces. Non seulement ces principes devaient logiquement conduire à l’idée de transformation, mais ils devaient aussi rendre compte des données fossilifères et embryologiques. Avant que Darwin ne propose sa théorie de la sélection naturelle, il y eu plusieurs propositions, dont la plus importante est la théorie de la transmission des caractères acquis de Jean Batiste de Larmarck (1744-1829) et Geoffroy Saint-Hilaire (1772-1844).
5. Le transformisme de Lamarck et Saint-Hilaire.
Comme toute théorie transformiste, la théorie de Lamarck et Saint-Hilaire affirme que les organismes vivants se transforment à travers les générations. Là où elle se distingue, c’est dans sa proposition des mécanismes qui seraient à l’oeuvre dans ces transformations.
Selon la théorie de Lamark et Saint-Hilaire, ces mécanismes se résument par deux principes.
1. Principe d’adaptation Les conditions de l’environnement forcent les organismes individuels à adopter des types de comportement ou à acquérir des traits morphologiques qui leur garantissent des chances optimales de survie. (C’est le principe : "Le besoin crée l’organe".)
2. Principe de transmission des caractères acquis Les comportements ou les traits que les individus acquièrent se transmettent à leurs descendants à travers la reproduction sexuée.
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Jean Batiste de Larmarck
Mais cette théorie se heurtait a un problème de taille : l’expérience montre clairement que les caractères acquis ne sont pas transmissibles héréditairement.
Prenez par exemple un beau couple de rats et coupez la queue de chacun ; leurs rejetons naîtrons quand même avec une queue. Vous aurez beau répéter l’expérience sur plusieurs générations, les ratons naîtrons toujours avec une queue!
6. Le transformisme de Darwin : la théorie de la sélection naturelle
Il revient à Darwin d’avoir formulé une théorie simple, compatibles avec les faits et sans finalisme implicite, de l’origine et de la transformation des espèces. Il revient aussi à Darwin d’avoir explicitement affirmé qu’en ce qui concerne ses traits biologiques, l’homme peut être vu comme un produit de la transformation progressive des espèces.
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Charles Darwin
La théorie de la sélection naturelle repose aussi sur deux principes.
1. Principe de variation Au sein de toute population, apparaissent continuellement, chez certains individus, de nouvelles caractéristiques morphologiques, héréditairement transmissibles. Autrement dit, de nouveaux traits se manifestent spontanément chez certains individus d’une même espèce et si ces derniers se reproduisent, ils transmettent ces traits à leurs descendants.
2. Principe de sélection Les individus qui ont des traits qui les avantagent par rapport à leur condition de vie, transmettent ces traits à leurs descendants ; les autres ayant des traits défavorables ou moins bien adaptés sont éliminés à brève ou moyenne échéance.
Variation et sélection : voilà les deux principes clés de la théorie de la sélection naturelle. Il est à noter que l’environnement n’intervient pas dans le processus de variation. Les variations n’ont aucun lien avec leurs conséquences car elles ne sont pas sensibles à ce qui se passe dans l’environnement. Elles ne sont donc pas non plus orientées vers une fin précise : il n’y pas de direction privilégiée, toutes les directions sont possibles. En somme, les organismes varient purement par hasard.
C’est dans la sélection qu’il faut voir l’explication de l’adaptation. Et là le hasard cède la place à la nécessité. Car la sélection naturelle ne retient, et ne peut finalement retenir, que les traits les mieux adaptés dans les circonstances. Que ces dernières changent de façon importante et de nouveaux traits seront nécessairement sélectionnés à partir des variations du moment.
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Selon la théorie de Lamarck, le cou des girafes s’est allongé en raison des conditions de vie qu’imposait le milieu ; ce caractère ainsi acquis se serait transmis de génération en génération. À ce mécanisme évolutif, Darwin opposa la théorie de la sélection naturelle : seuls les individus les plus aptes ont pu être maintenus en vie, les autres ayant été éliminés
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C’est dans son ouvrage La descendance de l’homme (1871) que Darwin affirme explicitement que l’homme serait une espèce parmi les autres qui entretiendrait avec ces dernières des liens de parenté qui remonterait ultimement à une forme de vie primitive. Cette affirmation a des conséquences philosophiques considérables : l’homme dans son état actuel serait une forme de vie résultante des principes aveugles de la variation et de la sélection ; son espèce ne serait ni meilleure ni pire que les autres, dans la mesure où toutes les espèces actuelles seraient les termes adaptés d’un vaste processus évolutif régi par les lois de sélection naturelle.
À l’année de la publication de De l’origne des espèces, on ignorait la nature du support des caractères morphologiques héréditaires. On ignorait également la cause des variations morphologiques aléatoires postulées dans le principe de variation.
La découverte de Mendel (1865) des lois de l’hérédité répondit à la question des principes gouvernant la transmission des caractères morphologiques héritables. Il fallu toutefois attendre les travaux de Watson et Crick (1953) pour savoir que le support des caractères héréditaires (les gènes) sont de grosses molécules (molécules d’ADN) logées sur les chromosomes. Les facteurs susceptibles d’engendrer des mutations (modifications des chaînes d’ADN) sont : (1) les erreurs dans la duplication de la molécule d’ADN ; (2) les agents chimiques ; (3) les agents radiologiques.
7. La théorie synthétique de l’évolution![]()
L’acide désoxyribonucléique (ADN)
La théorie synthétique de l’évolution, appelée aussi « théorie moderne de l’évolution » ou « néo-darwinisme », a été élaborée dans les années 1970 sur la base de la théorie de l’évolution de Darwin en y ajoutant et intégrant les connaissances acquises depuis en génétique, en génétique des populations, en biologie moléculaire, en écologie et en éthologie.
Trois principes forment l’ossature de cette théorie :
1. Principe de variation Dans toute population, il se produit des mutations génétiques aléatoires, pouvant s’exprimer par des traits phénotypiques particuliers chez les individus porteurs de ces gènes mutants.
2. Principe de sélection Les individus porteurs de traits favorables par rapport au milieu de vie bénéficient d’un plus grand succès reproducteur au sein de leur population.
3. Principe de spéciation La scission d’une population en deux sous-populations isolées conduit au fil des générations à l’incompatibilité sexuelle entre ces sous-populations. (Donnant ainsi naissance à une nouvelle espèce.)
8. L’évolution humaine
Selon l’anthropologie physique contemporaine, l’espèce humaine actuelle (Homo sapiens sapiens) est apparue il y a seulement 100,000 ans environ (± 50,000 ans). Elle appartient à la lignée des hominidés, formée des genres Homo et Australopithecus, qui sont les primates bipèdes fossiles et actuels. Homo sapiens sapiens ne représente plus que la seule espèce de cette lignée. Le genre Homo dérive du genre Australopithecus, qui comportait plusieurs espèces, dont A. afarensis constitue vraisemblablement le tronc commun. L’apparition du genre Homo remonterait à deux millions d’années environ, à l’est du grand rift africain.
L’arbre généalogique ci-dessous, très simplifié, est toujours en cours d’élaboration et des incertitudes demeurent, tellement les découvertes s’accumulent rapidement. On constate de toutes façons l’effarant développement de la culture chez Homo sapiens sapiens. Depuis que nous existons, hommes et femmes Homo sapiens sapiens, notre évolution est culturelle et non biologique. (N.B. : Les temps sont approximatifs et les volumes cérébraux sont moyens.)
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Dessin d’artiste représentant un groupe d’Australopithèques
9. Mise au point sur le fameux "darwinisme social"
Ce qu’on appelle « darwinisme social » n’a rien à voir avec le darwinisme. En effet, tandis que le darwinisme est une théorie de l’origine et de la transformation des espèces naturelles, le darwinisme social est une idéologie politique misogyne, raciste et eugéniste, basée sur une interprétation biaisée et opportuniste de la théorie darwinienne de l’évolution.
Les idées de base du darwinisme social sont les suivantes.
1. Dans la nature, il y a des êtres biologiquement supérieurs et d’autres inférieurs.
2. Dans les sociétés humaines, les inégalités sociales n’ont pas d’autres causes que cette inégalité biologique.
La première idée repose sur une mauvaise lecture du darwinisme pour deux raisons :
• La théorie de la sélection naturelle utilise préférentiellement la notion de « caractère favorable » plutôt que de « caractère supérieur ».
• La notion de caractère favorable n’a pas de valeur absolue : un même caractère, qui s’avère favorable dans un certain milieu de vie, peut s’avérer défavorable dans un autre.
La seconde idée du darwinisme social est avancée pour expliquer — et du même coup justifier idéologiquement — les inégalités entre les sexes, les classes sociales et les races. Ce qui est en question ici n’est pas l’existence de ces inégalités, mais plutôt les causes de leur existence. Pour les partisans du darwinisme social, ces inégalités ne sont pas de nature culturelle mais plutôt de nature biologique. Conséquemment conclurent-ils, il ne sert à rien de vouloir corriger ces inégalités par des mesures sociales, économiques et politiques.
Le darwinisme social accrédite par conséquent l’eugénisme : éliminer ou réduire le nombre des êtres les plus « biologiquement inférieurs » (notamment les débiles mentaux et les personnes souffrant de maladies héréditaires) au moyen de la stérilisation systématique.
Le darwinisme social réduit les moindres traits ou comportements humains à un déterminisme biologique, démenti tant par la génétique que par les sciences sociales. En ignorant les facteurs environnementaux, cette idéologie met ensemble sans discernement des réalités de natures différentes.
10. Bibliographie sommaire
BUICAN, Denis, L’évolution et les évolutionnismes, Paris, Presses Universitaires de France, Collection « Que sais-je? », N˚ 2509, 1989, 127 pages.
CHALINE, jean, L’évolution biologique humaine, Paris, Presses Universitaires de France, Collection « Que sais-je? », N˚ 1996, 1982.
DARWIN, Charles, Origine des espèces (1859), Paris, Flammarion, 1992.
DARWIN, Charles, La descendance de l’homme (1871), Paris, Reinwald et Cie, 1872.
N.B. : cette version française est rare et chère ; une version électronique intégrale en anglais est toutefois disponible sur le site : http://www.literature.org/authors/darwin-charles/the-descent-of-man/, dernière consultation : le 6 juillet 2005.
DELOISON, Yvette, Préhistoire du piéton : essai sur les nouvelles origines de l’homme, Paris, Plon, 2003.
GALLIEN, Claude-Louis, Homo : histoire plurielle d’un genre très singulier, Paris, Presse Universitaire de France, 2002.
GOULD, Stephen Jay, Darwin et les grandes énigmes de la vie, Paris, Seuil, 1984.
GOULD, Stephen Jay, La vie est belle : les surprises de l’évolution, Paris, Seuil, 1991.
GOULD, Stephen Jay, L’éventail du vivant : le mythe du progrès, Paris, Seuil, 1997.
LEAKEY, Richard et Roger Lewin, La sixième instinction : évolution et catastrophe, Paris, Flammarion, 1997.
LEWIN, Roger, L’évolution humaine, Paris, Éditions du Seuil, 1991.
MONOD, Jacques, Le hasard et la nécessité : Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne, Paris, Seuil, 1970.
SOBER, Elliot (ed.), Conceptual Issues in Evolutionary Biology : an Anthology, MIT Press, Bradford Books, 1986.