LA CONCEPTION FREUDIENNE DE L’HOMME

Serge Lapierre
Département de philosophie
Collège de Bois de Boulogne


Sigmund Freud (1856-1939)




1. L’apport de Freud
2. L’ontogenèse de l’appareil psychique

3. La dernière version de la théorie freudienne de l’appareil psychique
4. La théorie des instincts (deuxième topique)  


1. L’apport de Freud

On considère Freud comme le troisième homme de science, après Nicolas Copernic (1473-1543) et Charles Darwin (1809-1882), a avoir bouleversé par ses travaux la conception que l’homme se faisait de lui-même.

Au XVIe siècle, Copernic proposa que la Terre n’est pas le centre de l’Univers mais une planète tournant autour du Soleil. Cela signifiait que l’homme n’est pas situé au centre de la création, contrairement à l’enseignement de l’Église. Néanmoins, on pouvait continuer à regarder l’homme comme la perfection parmi les oeuvres de Dieu.

Trois siècles plus tard, Darwin vient jetter un trouble sur cette idée que l’homme est la créature suprême de Dieu. De ses travaux, on conclut que l’homme n’est pas le résultat d’un dessein surnaturel mais plutôt le terme actuel d’une longue évolution biologique et qu’il entretient des liens de parenté avec les autres espèces. Du statut d’être à part de la nature, l’homme se voit donc désormais comme une partie de la nature.
Néanmoins, par sa conscience de soi et sa raison, on pouvait continuer à situer l’homme au-dessus des autres espèces.

Au XXe siècle, les travaux de Sigmund Freud révèlent que l’homme n’est pas vraiment le souverain de ses pensées et que la possession de soi est plutôt l’illusion d’un être en proie à des forces inconscientes qu’il ne maîtrise pas.
Avant Freud, on estimait que la majeure partie de la vie mentale était consciente et dominée par la raison, et que la partie inconsciente n’en constituait qu’une petite partie. L’apport principal de Freud fut de renverser complètement cette conception.





À la lumière de cette représentation, nous pouvons dire que selon Freud, le conscient est à la vie mentale ce que les vagues sont à l’océan.

La conception freudienne de l’homme repose sur une théorie de l’appareil psychique (c’est la première topique) et une théorie des instincts (c’est la deuxième topique).  Il existe plusieurs variantes de la théorie de l’appareil psychique mais à travers toutes ces variations, cet appareil est interprété dans les termes de deux principes fondamentaux : le principe de plaisir et le principe de réalité. La signification de ces deux principes est bien décrite dans la théorie freudienne de l’ontogenèse de l’appareil psychique.


2. L’ ontogenèse de l’appareil psychique


L’homme qui vient au monde est doté d’un appareil mental complètement inconscient et formé uniquement d’instincts primaires (instincts sexuels, ou « libidinaux »). Cet appareil est exclusivement régi par les valeurs instinctuelles suivantes :

• satisfaction immédiate
• plaisir (ou évitement de la douleur)
• consommation
• absence de refoulement

Ces valeurs caractérisent le principe de plaisir.

Le principe de plaisir vient rapidement se heurter aux environnements naturel et social, lesquels rendent impossible une satisfaction immédiate et entière des instincts. Ce choc provoque alors le développement d’un nouveau principe de fonctionnement psychique : le principe de réalité. La formation de ce principe modifiera les valeurs instinctuelles de l’appareil psychique. Ce changement peut se décrire ainsi :

Du principe de plaisir
Au principe de réalité
  • Satisfaction immédiate
  • Plaisir (ou évitement de la douleur)
  • Consommation
  • Absence de refoulement
  • Satisfaction remise
  • Restriction du plaisir (ou tolérance de la douleur)
  • Production (travail)
  • Sécurité

Toutefois, le principe de réalité ne vient pas détrôner le principe de plaisir, en fait il le sauvegarde. Le principe de plaisir demeure un pôle fondamental de l’appareil psychique. L’inconscient conserve toujours les objectifs du principe de plaisir et le principe de réalité vient seulement rendre possible l’atteinte de ceux-ci.

En intégrant le principe de réalité, l’individu acquiert une conscience psychologique et une raison ; il apprend à distinguer le vrai d’avec le faux,
le bien d’avec le mal, l’utile d’avec le dangereux.

Cependant, l’adaptation du principe de plaisir au principe de réalité implique des détournements plus ou moins importants et plus ou moins conscients à la satisfaction instinctuelle. Dans le meilleur des cas, le détournement consiste en la sublimation du plaisir lui-même, mais souvent, il y a refoulement  des instincts, pouvant provoquer ultérieurement des troubles psychologiques (névrose, psychose).
Sublimation : déplacement (désexualisation) des buts des instincts primaires vers des buts de natures différentes, plus « raffinées » et socialement reconnues et estimées, et dont l’atteinte procure une satisfaction équivalente, voire supérieure.

Refoulement : mécanisme psychique de défense qui consiste à repousser dans l’inconscient les tendances instinctuelles non acceptées par le milieu familial et social.


3. La dernière version de la théorie freudienne de l’appareil psychique

  Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, 1930, XXXIième conférence.
 
L’appareil psychique « adulte » comporte trois structures ou régions en interaction réciproque : le ÇA, le MOI et le SURMOI.

Le ÇA

• c’est la couche la plus ancienne et étendue (appareil psychique primitif) ;
• c’est le domaine de l’inconscient et des instincts primaires ;
• il ignore le temps, les concepts moraux et il n’est pas troublé par les contradictions ;
• il ne vise qu’à la satisfaction immédiate de ses besoins ;
• il ne vise pas à l’auto-conservation ;
• il est dominé entièrement par le principe de plaisir.


Le MOI

• c’est la portion du ÇA modifiée par l’influence du monde extérieur ;
• c’est le médiateur entre le ÇA aveugle et l’environnement ;
•  sa plus grande partie occupe le domaine du conscient ;
• c’est le siège de la raison ;
• il coordonne, contrôle et modifie les tendances instinctuelles du ÇA ;
• il vise à l’auto-conservation ;
• il est dominé par le principe de réalité.


Le SURMOI

• c’est une structure qui se développe parallèlement au MOI ;
• une large portion de celui-ci est inconsciente ;
• c’est le porteur de l’influence parentale et de la morale sociale ;
• c’est un juge sévère du MOI (fonction d’auto-observation) ;
• c’est la racine de la conscience morale ;
•  c’est le porteur de l’idéal (modèle à suivre) ;
•  c’est la cause de la plupart des refoulements.


Selon Freud, le MOI est une instance « coincée » entre trois maîtres tyranniques que sont le ÇA, le SURMOI et le monde extérieur.

                


Le bon fonctionnement de l’appareil mental dépend en grande partie de la force et de la santé du MOI, de sa capacité à assurer harmonieusement les rapports entre ses trois tyrans.


4. La théorie des instincts (deuxième topique)

Au-delà du principe de plaisir, 1919.

Selon la version première de l’appareil psychique, la névrose est la manifestation d’un refoulement douloureux des instincts primaires. Or, le principe de plaisir semble être infirmé dans certains types de névrose, tels le sadisme et le masochisme. Comment en effet un être dont la nature fondamentale est de chercher le plaisir peut-il chercher la souffrance ou s’en affliger lui-même?

Cette question amena Freud à formuler l’hypothèse suivante : l’homme a une tendance innée à l’agression et à la destruction : c’est l’instinct de mort (Thanatos). Cet instinct serait distinct de l’instinct de vie (Eros), dont la libido en serait une manifestation  « énergétique ».

Eros et Thanatos ont une interprétation biologique. Eros serait l’instinct tendant à conserver la substance vivante et à l’agréger en unités toujours plus grandes. Thanatos serait l’instinct tendant à dissoudre les unités vivantes et à les ramener à l’état inorganique.




Eros-Tanathos, de Lee Delehanty
Avec la permission de l’auteure


Mais l’antagonisme entre ces deux instincts ne serait que superficiel, puisque ceux-ci répondraient à une tendance commune, soit maintenir une excitabilité nulle ou, à tout le moins, minimale. En outre, Thanatos se manifeste le plus souvent qu’en relation avec le principe de plaisir, par exemple :

•  dans le sadisme, Thanatos se manifeste pour le plaisir du sadique  ;
•  dans le masochisme, Thanatos se manifeste pour le plaisir du masochiste ;
•  dans le suicide, Thanatos se manifeste pour l’absence de douleur que recherche le suicidaire.


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