2. Matérialisme et idéalisme
Le
matérialisme est la doctrine philosophique
qui affirme la primauté de la matière sur l’esprit.
Le matérialisme s’oppose à l’
idéalisme,
doctrine qui affirme la primauté de l’esprit sur la matière.
Selon le matérialisme, l’esprit (ou la conscience)
n’est qu’un produit dérivé de l’activité
de la matière ; il n’y a donc pas d’esprit sans matière.
Pour un idéaliste, au contraire, l’esprit est une réalité
indépendante de toute activité matérielle. Certains
idéalistes diront même que seul l’esprit existe et ce
que nous appelons « matière » n’est qu’une illusion
(c’est l’idéalisme absolu).
3. Les principes fondamentaux du matérialisme
historique
L’étude de l’histoire doit être matérialiste
Comme son nom l’indique, le matérialisme
historique est une théorie matérialiste. Mais c’est
plus précisément une théorie matérialiste
de l’histoire des hommes.
Cela signifie que l’étude de l’histoire
doit partir de ce qui peut être constaté par voie purement
empirique. Tel est le premier principe méthodologique du matérialisme
historique. Or, que constate-t-on dans nos sociétés?
On ne constate que des choses concrètes et des individus concrets,
effectuant des tâches concrètes pour produire des choses
concrètes. On ne voit pas d’être collectif, comme les
gouvernements, les partis politiques, les structures étatiques,
les institutions juridiques, etc. On ne voit pas non plus de valeur,
de principe moral, de « volonté du peuple ». Cela
ne signifie pas que ces aspects n’existent pas, cela signifie plutôt
que ces aspects n’existent pas par eux-mêmes, qu’ils n’ont
pas d’existence indépendante de l’activité des hommes.
Même « la société », comme entité
générale, n’a aucune existence indépendante
des individus qui la composent.
Ainsi, la réalité fondamentale de
toute société n’est rien d’autre que son activité
matérielle, et les aspects non matériels de la société
ne sont que des produits dérivés de l’activité
matérielle de cette société.
Dans cette perspective, on ne part pas des idées
des hommes pour rendre compte des actions concrètes de ceux-ci
; on part plutôt des actions concrètes des hommes pour
expliquer les idées qu’ils se font (qu’ils se font d’eux-mêmes
ou des choses qui les environnent).
Les marxistes qualifient ainsi d’
idéaliste
toute tentative d’expliquer les phénomènes sociaux
et les évènements historiques en termes d’idées,
de principes, de volonté, etc. Croire que « les idées
mènent le monde », c’est mettre la charrue devant
les boeufs, selon les marxistes.
L’essence de l’homme est le travail
Que font concrètement les individus humains?
Depuis le début de l’humanité, les hommes ont toujours
employé leur temps
à produire leurs conditions
matérielles d’existence. Cela est un constat purement empirique,
qu’attestent d’ailleurs l’archéologie et l’anthropologie
scientifiques. Or produire ses conditions matérielles d’existence,
c’est
travailler. Pour les marxistes, l’activité concrète
des hommes est le travail. Même lorsqu’ils se reposent, les
hommes s’occupent en fait à renouveler leur force de travail.
Puisque produire est ce que font concrètement
les hommes, c’est dans
le travail que les marxistes
voient l’ « essence » de l’activité humaine. Mais
cette essence n’est pas figée, elle est plutôt en
constante transformation. En effet, ce que sont les hommes, c’est
ce qu’ils produisent et comment ils le produisent, ni plus ni moins.
Or, le travail ainsi que ses modalités et ses produits, évoluent
sans cesse, se transforment sans cesse ; par conséquent, l’activité
des hommes se modifie sans cesse et ce sous l’action de leur propre
travail.
L’homme est un être social
Les marxistes reconnaissent évidemment que
les individus humains font leur vie, leur histoire et l’histoire
en général. Mais ils s’empressent d’ajouter que les
hommes ne font pas l’histoire dans des conditions choisies par
eux, déterminées par un décret de leur volonté.
Dans l’activité concrète de tout individu, il y a
une part importante de contrainte objective, de « passivité
». Tout individu arrive dans la société en trouvant
des conditions déjà toutes prêtes et avec lesquelles
il devra composer s’il veut y jouer un rôle. Ces conditions
qu’il n’a pas créées lui-même sont de toutes sortes,
mais soulignons : la nature elle-même, les autres êtres
humains qui l’entourent et les modalités de l’activité
sociale déjà constituées (connaissances, outillage,
division et organisation du travail, etc). C’est ainsi qu’en devenant
lui-même socialement actif, l’individu devra nécessairement
entrer dans des rapports sociaux déterminés dont il ne
pourra pas se défaire puisque son existence ainsi que les possibilités
et les limites de son activité en dépendent. Ces rapports,
dans lesquels chaque individu entre nécessairement et indépendamment
de sa volonté, constitutent ce que les marxistes appellent l’
être
social de l’individu.
Par définition, cet être social ne
dépend pas de la conscience de l’individu. C’est plutôt
l’être social de l’individu qui détermine sa conscience.
Par exemple, un ouvrier a une conscience et des idées d’ouvrier;
mais ce n’est pas sa conscience qui crée les conditions qui
font de lui un ouvrier (rapport avec son employeur, son temps de travail,
ses conditions matérielles d’existence, etc.).
Ces considérations nous invitent à
faire deux remarques. D’abord, même si nous pouvons parfois,
et en certaines occasions seulement, libérer notre conscience
des rapports sociaux qui définissent notre être social,
cet affranchissement ne peut jamais être total. Croire le contraire,
c’est être idéaliste! Le développement
de notre conscience et la création de nos idées (même
nos idées dites « personnelles ») ont fondamentalement
des fondements dans les rapports sociaux que nous entretenons.
Il s’ensuit deuxièmement que nos actions,
petites ou grandes, ne sont jamais l’oeuvre d’un «
moi » isolé. Il n’y a pas d’être humain isolé.
Robinson Crusoé est une abstraction. En apparence il était
seul sur son île, mais en fait il portait en lui le savoir et les
compétences de sa société d’origine. Pour les marxistes,
il n’existe pas d’homme indépendamment d’une forme sociale
préalablement donnée. Tout ce que nous faisons, ne le
faisons dans un cadre social bien déterminé, qui définit
à la fois les possibilités et les limites de nos actions.
On commence donc à comprendre plus profondément
ce que signifie le principe voulant que ce ne sont pas les idées
des hommes qui déterminent ce qu’ils font, mais c’est
plutôt ce que les hommes font qui détermine en bout
de ligne ce qu’ils pensent. Chaque homme dans la société
est un être social et ce qu’il pense
s’ajuste à
cet être social. Or, cet être social est par définition
indissociable des activités des hommes.
L’essence de l’homme est historique
Si l’essence de l’homme est le travail et si le
travail apparaît toujours dans des formes sociales déterminées,
alors l’essence de l’homme est historique. C’est-à-dire
que toute activité humaine s’exécute dans des conditions
sociales déterminées produites et léguées
par les activités des générations antérieures.
Nous sommes donc devant une « boucle de rétroaction
» : le travail actuel des hommes est conditionné par des
conditions sociales historiquement définies, mais en retour,
le travail des hommes contribue à la transformation de leurs conditions
sociales.
En somme, les hommes sont à la fois acteurs
et objets de l’histoire : ils font bien leur vie, mais ils l’a
font « derrière leur dos ».
Le matérialisme historique ne s’arrête
pas aux grands principes que nous venons d’exposer. En effet,
ces derniers ne sont pas explicatifs par eux-mêmes : ils forment
plutôt une perspective d’ensemble, une manière d’appréhender
les faits sociaux et historiques. Voyons maintenant dans le détail
le coeur du matérialisme historique, ce corps articulé
de concepts qui permet une analyse explicative des sociétés
humaines et de l’histoire.
4. Les deux thèses principales du matérialisme
historique
Le matérialisme historique peut se résumer
par deux thèses principales, dont le contenu mérite
d’être expliqué. Voici les thèses.
1. La superstructure idéologique, juridique
et politique de toute société est surdéterminée
(conditionnée en dernière instance) par son infrastructure
économique.
2. L’histoire de toute société
est l’histoire de la lutte de classes.
Commencons par expliquer la première thèse.
L’activité première et essentielle des hommes est la production
de leurs conditions matérielles d’existence. Cela n’est
pas une révélation puisque les hommes doivent produire
les biens nécessaires à leur vie. Or, toute production
requiert l’usage de
moyens de production. Les moyens de
production peuvent se diviser en deux classes :
a) Les moyens de production
passifs, que
l’homme trouve un peu partout dans la nature : la terre, le sous-sol,
les forêts, les lacs et les océans, etc.
b) Les moyens de production
actifs, qui
sont ceux qui interviennent activement dans le mouvement de production.
Ces derniers sont généralement créés
par l’homme. Ils multiplient le pouvoir de l’homme sur la nature
et permettent à celui-ci de transformer les éléments
naturels en objets utiles. L’outil est le prototype des forces productives.
Il n’a cessé d’acquérir davantage de puissance et de
précision à travers l’histoire.
Les marxistes appellent
forces productives
les moyens de production de la seconde classe. Les forces productives
peuvent à leur tour être divisées en deux sous-classes
: celles qui appartiennent au monde physique (outils du charpentier,
moulins à vent, machines à vapeurs, centrales nucléaires,
ordinateurs, etc.) ; puis les forces productives non matérielles,
c’est-à-dire les éléments productifs non
physiques qui jouent un rôle actif et nécessaire
dans le mouvement de production. Telles sont en particulier les connaissances
d’entretient et d’utilisation des machines, les techniques de rationalisation
du travail dans les usines, les procédés de fabrication,
les programmes informatiques et les sciences en général.
Dès que les hommes mettent en oeuvre des
forces productives, ils établissent obligatoirement entre
eux des rapports. Les marxistes appellent
rapports de production
les relations qui se constituent nécessairement entre les
hommes du fait que ceux-ci utilisent telles et telles forces productives.
Nous avons tantôt défini l’être social de tout individu
comme les rapports sociaux dans lesquels il entre nécessairement
et indépendamment de sa volonté. Disposant maintenant
du concept de rapport de production, nous pouvons dire que l’être
social de tout individu est la place que celui-ci occupe au sein
des rapports de production.
En général, l’état de développement
des forces productives conditionne les rapports de production.
En particulier, plus que les forces productives sont élaborées
et complexes, plus les rapports de production le sont aussi (ce
n’est pas un hasard si, sous le rapport du travail, la vie
d’aujourd’hui est moins simple que celle de nos arrières grands
parents). Les marxistes disent ainsi que les rapports de production au
sein d’une société donnée
correspondent à
l’état de développement des forces productives dans cette
société. Mais il faut aussi souligner que les rapports
de production définissent en retour un ensemble de conditions dans
lesquelles les forces productives sont appelées à être
utilisées. Autrement dit, les forces productives déterminent
les rapports de production, mais ces derniers fixent en retour les
modalités d’utilisation des forces productives.
Selon les marxistes il existe, au sein des rapports
de production, des
règles fixant les modalités
d’appropriation des moyens de production et de la distribution
des richesses. L’ensemble de ces règles caractérise
un
mode de production. En tant que sur-ensemble des rapports
de production, un mode de production correspond à un état
de développement des forces productives. Mais en retour,
le mode de production délimite des contraintes, des limites
que le développement des forces productive ne peut trangresser,
au risque de menacer ce mode même. En particulier, toute
trouvaille technique ne conduit pas nécessairement à
l’utilisation d’une nouvelle force productive. Cela survient uniquement
où l’invention en question peut s’intégrer au mode de
production dominant.
À chaque mode de production correspond une
division des agents sociaux en classes. Une
classe sociale
se définie comme un ensemble d’individus qui se trouvent dans
une situation identique au sein des rapports de propriété.
Or, selon les marxistes, il se trouvent toujours une classe d’individus
qui possèdent et contrôlent les moyens de productions
et une autre classe d’individus qui ne les possèdent pas ni
les contrôlent. La classe qui possède et contrôle
les moyens de production est la
classe dominante ; l’autre
classe est la
classe dominée. Par exemple, dans l’antiquité,
la société se divisait en une classe de maîtres
(la classe dominante) et une classe d’esclaves (la classe dominée)
; au moyen âge en Europe, la société se divisait en
une classe de seigneurs (la classe dominante) et une classe de serfs
(la classe dominée) ; dans les sociétés industrielles
capitalistes modernes, les banquiers, les producteurs, les marchands
et les grands actionnaires forment la classe dominante, tandis que les
ouvriers et les employés forment de leur côté la
classe dominée.
Nous reviendrons tantôt sur les notions de
mode de production et de classe sociale. Pour l’instant, disons
que les forces productives et les rapports de productions sont les
seuls aspects concrets de toute société. Les marxistes
appellent
infrastructure économique d’une société
l’ensemble des forces productives et des rapports de production existant
dans cette société. Cet ensemble constitue la base
concrète de la société sur laquelle s’élève
une
superstructure idéologique, juridique et politique.
Infrastructure économique = Forces productives
+ Rapports de production.
Superstructure = Les aspects idéologiques, politiques
et juridiques de la société.
Nous commençons donc à comprendre
la signification de la première thèse du matérialisme
historique. La vie politique et juridique, ainsi que les formes
de conscience de toute société (morale sociale, religion,
coutumes et moeurs, créations littéraires et artistiques,
philosophie, etc.) s’ajustent continuellement en dernière
instance à l’activité économique de cette société.
Par exemple, la conception médiévale
du monde, définie par l’affirmation d’une hiérarchie
statique des êtres, se présente comme une expression
déformée mais idéale des rapports de domination
caractérisant le mode de production féodal. Plus
près de nous, certaines formes d’art moderne du début
du XXième siècle peuvent s’analyser comme des représentations
fantasmatiques de grands ensembles techniques. Dans les sociétés
capitalistes d’aujourd’hui, les réglementations et normes gouvernementales
apparaissent comme des décisions nécessaires dues au développement
de toute une série de nouvelles forces productives (penser
aux problèmes du piratage informatique et des mères
porteuses, au phénomène de l’accession des femmes au
marché du travail, au problème de la polution menaçant
les ressources naturelles). Mais cela ne signifie pas que la superstructure
n’a aucune influence sur l’infrastructure. Il va de soi que les normes
de fabrication, par exemple, obligent les fabriquants à produire
leurs marchandises d’une certaine manière plutôt qu’une
autre. Mais l’influence de la superstructure sur l’infrastructure n’est
pas déterminante en dernière instance. L’activité
superstructurelle se présente plutôt comme une
réaction
aux réalités infrastructurelles. Par exemple, telle et
telle norme de fabrication pour tel et tel produit a été
rendue nécessaire suite à un problème de fonctionnement
qui menaçait la sécurité des utilisateurs potentiels,
mettant ainsi en péril la vente dudit produit.
Récapitulons brièvement avant d’aller
plus loin. Dans la production sociale de leur existence, les hommes
entrent dans des rapports déterminés, nécessaires
et indépendants de leur volonté, rapports de production
correspondant à l’état de développement des
forces productives. L’ensemble de ces forces productives et de ces
rapports de production constituent l’infrastructure économique
de la société, la base concrète sur laquelle s’élève
une superstructure juridique, politique et idéologique. Pour
les marxistes, à chaque fois que l’on s’intéresse à
un phénomène social donné, il faut toujours bien
distingué entre les conditions infrastructurelles dont il tire
son origine et les formes superstructurelles (formes politiques, juridiques
ou idéologiques) qu’il peut revêtir.
Toute société, comme nous l’avons
souligné, peut être caractérisée par son mode
de production, c’est-à-dire par les grandes règles qui régissent
les rapports de production. À chaque mode de production
correspond une division des agents sociaux en classes. Or, puisque
la classe dominante possède les forces productives et exerce
un contrôle sur les rapports de production, son influence
sur les aspects de la superstructure est considérable. Cette
influence n’a rien de mystérieux. Les individus occupant
des postes de pouvoir dans les instances juridiques et politiques
se recrutent fréquemment parmi les membres de l’élite
économique. Inversement, les membres de cette élite économique
entretiennent des liens prévilégiés avec les hommes
politiques et les hommes de loi. Souvent leurs intérêts
coïncident, ou sont du moins étroitement liés. En
plus de ses relations particulières avec les pouvoirs juridiques
et politiques, la classe dominante dispose aussi d’énormes moyens
de production intellectuelle, si bien que ses idées jouissent
d’une diffusion massive à tous les niveaux de la société.
De cette manière la pensée du commun des mortels est -
souvent à son insue - grandement conditionnées
par les pensées des membres de la classe dominante.
Il s’ensuit que les aspects juridiques et politiques
de la société servent toujours, en dernière analyse,
les intérêts de la classe dominante, de même que l’idéologie
de la classe dominante (qui se présente toujours comme l’expression
idéalisée des intérêts de la classe dominante)
constitue l’idéologie dominante de la société.
Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de place pour d’autres formes de
pensée ni que d’autres intérêts ne peuvent être
politiquement représentés et juridiquement défendus.
Cela veut cependant dire que l’idéologie de la classe dominante
reçoit l’adhésion de la grande majorité des agents
sociaux et que les politiques et lois en vigueur favorisent globalement
le pouvoir de domination et de contrôle de la classe dominante.
Mais ce rapport constant et inégal de dominants
à dominés provoque, on sans doute, des frictions inévitables,
des luttes. Ce sont ces luttes qui, selon les marxistes, constituent
le moteur de l’histoire. Nous voilà donc devant la seconde
thèse du matérialisme historique. Que signifie-t-elle?
Elle signifie que les grands événements qui trament
l’histoire des hommes se rattachent toujours, en fin de compte, à
des antagonismes de classes. Ces frictions naissent des conditions matérielles
objectives dans la société, bien qu’elles s’expriment
souvent, conformément à la thèse du conditionnement,
dans des luttes politiques ouvertes, des revendications juridiques
et des combats idéologiques. Par exemple, les marxistes analysent
la révolution française de 1789 comme la victoire définitive
de la bourgeoisie des villes (les premiers capitalistes, formant autrefois
une partie de la classe dominée) sur la noblesse (formant anciennement
la classe dominante). Cette victoire a été précédée
de luttes politiques violentes (les républicains contre les
royalistes), de revendications juridiques (droits de libre circulation
des personnes et des marchandises) et de disputes idéologiques
(les valeurs de liberté, d’égalité et de raison contre
les valeurs de soumissions à Dieu et au Roi).
Bien sûr, les antangonismes de classes ne
débouchent pas constamment sur des révolutions.
En fait, pour les marxistes, le mot « révolution »
est réservé pour désigner des phases de transition
d’un mode de production à un autre, donc la victoire de la
classe dominée sur la classe dominante d’une société
donnée. Il s’agit donc de moments relativement rares dans la
vie de la société.
Mais quelles sont les conditions nécessaires
et suffisantes des révolutions sociales? Pour les marxistes,
la réponse réside dans le principe suivant.
À un état déterminé de dévelopement
des forces productives correspond des rapports de production déterminés
et donc un mode de production déterminé. Or, les
forces productives évoluent sans cesse et les rapports de
productions doivent s’ajuster en conséquence. Tant et aussi
longtemps que le mode de production dominant est en mesure de contenir
cette évolution, de gommer les tensions et les « contradictions
» entre l’état de développement des forces productives
et les rapports de production, il n’y pas de problème sérieux.
(Ce phénomène de régulation se fait parfois
par des accomodements, parfois à travers de brutales répressions.)
Mais vient un temps où cela n’est plus possible. S’ouvre
alors une période de boulversement dans la base économique,
boulversement qui se répercute immédiatement dans toute
la superstructure. Telle est la révolution sociale.
Marx et Engels ont distingué une succession
de modes de production à travers l’histoire. Le schéma
qui en ressort est cependant très général.
On doit reconnaître que des modes mixtes ont existé
à tous les moments de l’histoire et à plusieurs endroits
dans le monde. En fait, cet ordre de succession ne s’est déroulé
que théoriquement, et dans les « meilleures » conditions
historiques possibles, soit l’Europe occidental. Il constitue néanmoins
une référence éclairante pour quiconque s’intéresse
un peu à l’histoire.
•
Le mode de production tribal
(période néolithique). Ce mode de production se caractérise
par la propriété de la famille. La tribu se présente
comme un regroupement de quelques familles. La structure politique
et juridique est très simple et directement connectée
à la base économique car elle consiste uniquement en un conseil
de chefs (patriaches). Les individus se nourrissent de la chasse, de
la pêche, de la cueillette, peut être aussi de l’élevage
et de l’agriculture. Les rapports de productions sont peu élaborés,
étant donné que les forces productives sont très
peu développées.
•
Le mode de production esclavagiste
(antiquité). Ce mode, conditionné par un progrès
technique permettant l’utilisation rentable des esclaves, se
caractérise par la formation d’une classe de maîtres
et la transmission héréditaire, dans une société
déjà complexe, de la propriété des moyens de
production, des fonctions de commandement militaire et politique,
des fonctions intellectuelles, etc. L’économie est essentiellement
centrée sur la ville ou la cité.
•
Le mode de production féodal
(moyen-âge). Dans ce mode de production, l’économie
est centrée sur la campagne. Ce déplacement de l’activité
économique de la ville vers la campagne découle
des conquêtes barbares contre l’Empire Romain d’Occident, conquêtes
qui eurent pour effet un important déclin de la population
et la destruction de beaucoup de forces productives. C’est
sous l’influence de l’organisation militaire des Germains que se développe
alors le mode de production féodal, caractérisé
par la formation d’une classe guerrière (les seigneurs), associée
à l’église chrétienne (anciennement persécutée
par Rome), exploitant une masse de producteurs fermiers isolés
et attachés au sol (les serfs). Dans ce mode de production,
la propriété s’acquiert par la guerre ou la succession
hériditaire. D’autre part, la situation du serf est ambiguë
: théoriquement libre, il est pratiquement condamné à
demeurer sur sa terre.
•
Le mode de production capitaliste
(ère moderne). Né de la victoire des petits producteurs
et commerçants des villes du bas moyen-âge (les
bourgeois) contre la noblesse seigneuriale des campagnes, le mode
de production capitaliste se caractérise essentiellement
par la formation d’une classe dominante de financiers, d’investisseurs,
de propriétaires fonciers, de producteurs et de commercants,
exploitant une classe de travailleurs libres : les prolétaires
- on dit aujourd’hui les ouvriers ou les employés. L’appropriation
des moyens de production se fait essentiellement par l’achat, l’investissement
ou le financement. L’économie capitaliste est la forme la plus
complexe d’économie n’ayant jamais existé. Elle est aussi
l’économie la plus intriguante. Marx lui a consacré plusieurs
ouvrages, dont le plus important est
Le Capital (trois tomes,
1867-1894).
Marx et Engels croyaient qu’il se développait,
au sein de la société capitaliste de leur époque,
des forces productives susceptibles de créer les conditions
matérielles propices à
une autre révolution
devant aboutir à l’établissement définitif
d’un autre mode de production :
le mode de production communiste.
Un tel mode se caractérise par l’appropriation collective des moyens
de production et un contrôle rationnel des rapports de production
en fonction de l’état de développement des forces productives.
« L’expérience soviétique », comme on l’appelle,
a été un échec. Mais la plupart des politicologues,
marxistes et même libéraux, estiment que le modèle
soviétique n’a été qu’une forme dégénérée
et pervertie de communisme. Les marxistes d’aujourd’hui estiment
que le communisme véritable reste à réaliser,
en tenant compte des leçons de l’histoire ...