LE MATÉRIALISME HISTORIQUE

Serge Lapierre
Département de philosophie
Collège de Bois de Boulogne



1. Introduction
Le marxisme est à la fois une philosophie de l’histoire et une idéologie politique. Élaborée principalement par Karl Marx (1818-1883) mais aussi par Friedrich Engels (1820-1895), cette doctrine a jouit d’une grande autorité du milieu du XIXe siècle jusqu’à la neuvième decennie du XXe siècle. Il y a cependant de nombreux antécédents historiques qui ont influencé le marxisme. Nous devons en retenir trois.


La philosophie de l’histoire de Hegel (1770-1831)

Notre manière contemporaine de lire l’histoire n’existait pas dans l’Antiquité ni au Moyen âge. Les Anciens enregistraient bien les faits du passé, ils en tiraient aussi des leçons pratiques, mais rien n’indique qu’ils le faisaient à travers un cadre théorique déterminé leur permettant de donner à ces faits une signification d’ensemble. Ce n’est qu’au XVIIe siècle que la notion de courant historique commence à se former et à se structurer dans la conscience des historiens. Les actions passées des hommes répondent à des tendances, disaient certains; il existe des principes qui définissent le cours de l’histoire, concluaient d’autres. Chez Hegel en particulier, l’histoire est un processus orienté vers une fin. Plus précisément, c’est une évolution des idées suivant une logique progressive dont le but ultime est le triomphe universel et définitif de la raison. De cette théorie de l’histoire,  Karl Marx a retenu le concept de progrès historique dirigé, mais il a rejeté son interprétation idéaliste. Pour lui, ce qui anime l’histoire, ce ne sont pas les idées mais plutôt les conflits matériels entre les classes sociales, conflits qui s’expriment secondairement par des conflits d’idées qui reflètent ces luttes.  Autrement dit, ce ne sont pas les idées en elles-mêmes qui mènent le monde selon Marx, c’est plutôt la lutte pour le pouvoir matériel — plus précisément le pouvoir économique.


L’économie politique anglo-saxonne - Adam Smith (1723-1790), Ricardo (1772-1823)

Les pionniers de la science économique libérale ont voulu fonder théoriquement (d’aucuns diront philosophiquement) l’économie de marché et formuler les principes (d’aucuns diront les " lois ") qui la régissent. Mais aux yeux de Marx, tous ces travaux occultaient une réalité patente : l’économie capitaliste (l’économie " bourgeoise " comme il l’appelait parfois) n’est qu’un nouveau mode de production qui reproduit, sous un nouvel habillage, l’exploitation de l’homme pas l’homme. Ainsi la "  loi de la rente foncière différentielle " de Ricardo inspirera la théorie de la plus-value de Marx, théorie visant à exhiber les mécanismes par lesquels la classe bourgeoise exploite la classe des travailleurs.


Le socialisme français - Saint-Simon (1760-1825), Pierre Joseph Proudhon (1809-1865)

Le socialisme de l’école française — appelé aussi " socialisme utopique " — se définissait comme un mouvement de pression politique universaliste luttant pour l’amélioration des conditions sociales et économiques des travailleurs. Pour atteindre cet objectif, ce mouvement préconisait un rapprochement entre les travailleurs et la bourgeoisie en tablant sur une coopération animée et motivée par l’intérêt mutuel. Or bien que Marx était d’accord sur l’objectif, il ne l’était pas sur les moyens.  Pas question, en effet, de " collaborer " avec l’ennemi qu’est la classe dominante. Car la classe dominante — la bourgeoisie industrielle — ne vise fondamentalement qu’à accroître son pouvoir de domination et par conséquent, raisonnait Marx, l’intérêt objectif des travailleurs ne peut être satisfait qu’en renversant définitivement la bourgeoisie par la force. D’où le slogan désormais bien connu : " Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! "
Ce texte se veut une présentation de la philosophie marxiste de l’histoire. Cette philosophie de l’histoire, appelée matérialisme historique (ou sociologie marxiste) nous propose non seulement une manière de comprendre et d’expliquer les phénomènes sociaux et historiques mais aussi de définir une éventuelle action révolutionnaire. Dans ce qui suit nous expliquerons d’abord la signification du mot « matérialisme » apparaissant dans l’expression « matérialisme historique ». Nous préciserons ensuite l’objet d’étude et la perspective du matérialisme historique, puis énoncerons ses principaux principes. Nous aborderons finalement les deux thèses principales de la grille d’analyse marxiste et définirons précisément les concepts qui y sont associés.    


2. Matérialisme et idéalisme

Le matérialisme est la doctrine philosophique qui affirme la primauté de la matière sur l’esprit. Le matérialisme s’oppose à l’idéalisme, doctrine qui affirme la primauté de l’esprit sur la matière.

Selon le matérialisme, l’esprit (ou la conscience) n’est qu’un produit dérivé de l’activité de la matière ; il n’y a donc pas d’esprit sans matière. Pour un idéaliste, au contraire, l’esprit est une réalité indépendante de toute activité matérielle. Certains idéalistes diront même que seul l’esprit existe et ce que nous appelons « matière » n’est qu’une illusion (c’est l’idéalisme absolu).


3. Les principes fondamentaux du matérialisme historique


L’étude de l’histoire doit être matérialiste


Comme son nom l’indique, le matérialisme historique est une théorie matérialiste. Mais c’est plus précisément une théorie matérialiste de l’histoire des hommes.

Cela signifie que l’étude de l’histoire doit partir de ce qui peut être constaté par voie purement empirique. Tel est le premier principe méthodologique du matérialisme historique. Or, que constate-t-on dans nos sociétés? On ne constate que des choses concrètes et des individus concrets, effectuant des tâches concrètes pour produire des choses concrètes. On ne voit pas d’être collectif, comme les gouvernements, les partis politiques, les structures étatiques, les institutions juridiques, etc. On ne voit pas non plus de valeur, de principe moral, de « volonté du peuple ». Cela ne signifie pas que ces aspects n’existent pas, cela signifie plutôt que ces aspects n’existent pas par eux-mêmes, qu’ils n’ont pas d’existence indépendante de l’activité des hommes.  Même « la société », comme entité générale, n’a aucune existence indépendante  des individus qui la composent.

Ainsi, la réalité fondamentale de toute société n’est rien d’autre que son activité matérielle, et les aspects non matériels de la société ne sont que des produits dérivés de l’activité matérielle de cette société.

Dans cette perspective, on ne part pas des idées des hommes pour rendre compte des actions concrètes de ceux-ci ; on part plutôt des actions concrètes des hommes pour expliquer les idées qu’ils se font (qu’ils se font d’eux-mêmes ou des choses qui les environnent).

Les marxistes qualifient ainsi d’idéaliste toute tentative d’expliquer les phénomènes sociaux et les évènements historiques en termes d’idées, de principes, de volonté, etc. Croire que « les idées mènent le monde », c’est mettre la charrue devant les boeufs, selon les marxistes.


L’essence de l’homme est le travail

Que font concrètement les individus humains? Depuis le début de l’humanité, les hommes ont toujours employé leur temps à produire leurs conditions matérielles d’existence. Cela est un constat purement empirique, qu’attestent d’ailleurs l’archéologie et l’anthropologie scientifiques. Or produire ses conditions matérielles d’existence, c’est travailler. Pour les marxistes, l’activité concrète des hommes est le travail. Même lorsqu’ils se reposent, les hommes s’occupent en fait à renouveler leur force de travail.

Puisque produire est ce que font concrètement les hommes, c’est dans le travail que les marxistes voient l’ « essence » de l’activité humaine. Mais cette essence n’est pas figée, elle est plutôt en constante transformation. En effet, ce que sont les hommes, c’est ce qu’ils produisent et comment ils le produisent, ni plus ni moins. Or, le travail ainsi que ses modalités et ses produits, évoluent sans cesse, se transforment sans cesse ; par conséquent, l’activité des hommes se modifie sans cesse et ce sous l’action de leur propre travail.


L’homme est un être social

Les marxistes reconnaissent évidemment que les individus humains font leur vie, leur histoire et l’histoire en général. Mais ils s’empressent d’ajouter que les hommes ne font pas l’histoire dans des conditions choisies par eux, déterminées par un décret de leur volonté. Dans l’activité concrète de tout individu, il y a une part importante de contrainte objective, de « passivité ». Tout individu arrive dans la société en trouvant des conditions déjà toutes prêtes et avec lesquelles il devra composer s’il veut y jouer un rôle. Ces conditions qu’il n’a pas créées lui-même sont de toutes sortes, mais soulignons : la nature elle-même, les autres êtres humains qui l’entourent et les modalités de l’activité sociale déjà constituées (connaissances, outillage, division et organisation du travail, etc). C’est ainsi qu’en devenant lui-même socialement actif, l’individu devra nécessairement entrer dans des rapports sociaux déterminés dont il ne pourra pas se défaire puisque son existence ainsi que les possibilités et les limites de son activité en dépendent. Ces rapports, dans lesquels chaque individu entre nécessairement et indépendamment de sa volonté, constitutent ce que les marxistes appellent l’être social de l’individu.

Par définition, cet être social ne dépend pas de la conscience de l’individu. C’est plutôt l’être social de l’individu qui détermine sa conscience. Par exemple,  un ouvrier a une conscience et des idées d’ouvrier; mais ce n’est pas sa conscience qui crée les conditions qui font de lui un ouvrier (rapport avec son employeur, son temps de travail, ses conditions matérielles d’existence, etc.).

Ces considérations nous invitent à faire deux remarques. D’abord, même si nous pouvons parfois, et en certaines occasions seulement, libérer notre conscience des rapports sociaux qui définissent notre être social, cet affranchissement ne peut jamais être total. Croire le contraire, c’est être idéaliste!  Le développement de notre conscience et la création de nos idées (même nos idées dites « personnelles ») ont fondamentalement des fondements dans les rapports sociaux que nous entretenons.

Il s’ensuit deuxièmement que nos actions, petites ou grandes, ne sont  jamais l’oeuvre d’un « moi » isolé. Il n’y a pas d’être humain isolé. Robinson Crusoé est une abstraction. En apparence il était seul sur son île, mais en fait il portait en lui le savoir et les compétences de sa société d’origine. Pour les marxistes, il n’existe pas d’homme indépendamment d’une forme sociale préalablement donnée. Tout ce que nous faisons, ne le faisons dans un cadre social bien déterminé, qui définit à la fois les possibilités et les limites de nos actions.

On commence donc à comprendre plus profondément ce que signifie le principe voulant que ce ne sont pas les idées des hommes qui déterminent ce qu’ils font, mais c’est plutôt ce que les hommes font qui détermine en bout de ligne ce qu’ils pensent. Chaque homme dans la société est un être social et ce qu’il pense s’ajuste à cet être social. Or, cet être social est par définition indissociable des activités des hommes.


L’essence de l’homme est historique

Si l’essence de l’homme est le travail et si le travail apparaît toujours dans des formes sociales déterminées, alors l’essence de l’homme est historique. C’est-à-dire que toute activité humaine s’exécute dans des conditions sociales déterminées produites et léguées par les activités des générations antérieures. Nous sommes donc devant une « boucle de rétroaction » : le travail actuel des hommes est conditionné par des conditions sociales historiquement définies, mais en retour, le travail des hommes contribue à la transformation de leurs conditions sociales.

 




En somme, les hommes sont à la fois acteurs et objets de l’histoire : ils font bien leur vie, mais ils l’a font « derrière leur dos ».

Le matérialisme historique ne s’arrête pas aux grands principes que nous venons d’exposer. En effet, ces derniers ne sont pas explicatifs par eux-mêmes : ils forment plutôt une perspective d’ensemble, une manière d’appréhender les faits sociaux et historiques. Voyons maintenant dans le détail le coeur du matérialisme historique, ce corps articulé de concepts qui permet une analyse explicative  des sociétés humaines et de l’histoire.


4. Les deux thèses principales du matérialisme historique

Le matérialisme historique peut se résumer par deux thèses principales, dont le contenu mérite d’être expliqué. Voici les thèses.

1. La superstructure idéologique, juridique et politique de toute société est surdéterminée (conditionnée en dernière instance) par son infrastructure économique.

2. L’histoire de toute société est l’histoire de la lutte de classes.

Commencons par expliquer la première thèse. L’activité première et essentielle des hommes est la production de leurs conditions matérielles d’existence. Cela n’est pas une révélation puisque les hommes doivent produire les biens nécessaires à leur vie. Or, toute production requiert l’usage de moyens de production. Les moyens de production peuvent se diviser en deux classes :

a) Les moyens de production passifs, que l’homme trouve un peu partout dans la nature : la terre, le sous-sol,  les forêts, les lacs et les océans, etc.

b) Les moyens de production actifs, qui sont ceux qui interviennent activement dans le mouvement de production. Ces derniers sont généralement créés par l’homme. Ils multiplient le pouvoir de l’homme sur la nature et permettent à celui-ci de transformer les éléments naturels en objets utiles. L’outil est le prototype des forces productives. Il n’a cessé d’acquérir davantage de puissance et de précision à travers l’histoire.

Les marxistes appellent forces productives les moyens de production de la seconde classe. Les forces productives peuvent à leur tour être divisées en deux sous-classes : celles qui appartiennent au monde physique (outils du charpentier, moulins à vent, machines à vapeurs, centrales nucléaires, ordinateurs, etc.) ; puis les forces productives non matérielles, c’est-à-dire les éléments productifs non physiques qui jouent un rôle actif et nécessaire dans le mouvement de production. Telles sont en particulier les connaissances d’entretient et d’utilisation des machines, les techniques de rationalisation du travail dans les usines, les procédés de fabrication, les programmes informatiques et les sciences en général.


 



Dès que les hommes mettent en oeuvre des forces productives, ils établissent obligatoirement entre eux des rapports. Les marxistes appellent rapports de production les relations qui se constituent nécessairement entre les hommes du fait que ceux-ci utilisent telles et telles forces productives. Nous avons tantôt défini l’être social de tout individu comme les rapports sociaux dans lesquels il entre nécessairement et indépendamment de sa volonté. Disposant maintenant du concept de rapport de production, nous pouvons dire que l’être social de tout individu est la place que celui-ci occupe au sein des rapports de production.

En général, l’état de développement des forces productives conditionne les rapports de production. En particulier, plus que les forces productives sont élaborées et complexes, plus les rapports de production le sont aussi (ce n’est pas un hasard si, sous le rapport du travail,  la vie d’aujourd’hui est moins simple que celle de nos arrières grands parents). Les marxistes disent ainsi que les rapports de production au sein d’une société donnée correspondent à l’état de développement des forces productives dans cette société. Mais il faut aussi souligner que les rapports de production définissent en retour un ensemble de conditions dans lesquelles les forces productives sont appelées à être utilisées. Autrement dit, les forces productives déterminent les rapports de production, mais ces derniers fixent en retour les modalités d’utilisation des forces productives.

Selon les marxistes il existe, au sein des rapports de production, des règles fixant les modalités d’appropriation des moyens de production et de la distribution des richesses. L’ensemble de ces règles caractérise un mode de production. En tant que sur-ensemble des rapports de production, un mode de production correspond à un état de développement des forces productives. Mais en retour, le mode de production délimite des contraintes, des limites que le développement des forces productive ne peut trangresser, au risque de menacer ce mode même. En particulier, toute trouvaille technique ne conduit pas nécessairement à l’utilisation d’une nouvelle force productive. Cela survient uniquement où l’invention en question peut s’intégrer au mode de production dominant.

À chaque mode de production correspond une division des agents sociaux en classes. Une classe sociale se définie comme un ensemble d’individus qui se trouvent dans une situation identique au sein des rapports de propriété. Or, selon les marxistes, il se trouvent toujours une classe d’individus qui possèdent et contrôlent les moyens de productions et une autre classe d’individus qui ne les possèdent pas ni les contrôlent. La classe qui possède et contrôle les moyens de production est la classe dominante ; l’autre classe est la classe dominée. Par exemple, dans l’antiquité, la société se divisait en une classe de maîtres (la classe dominante) et une classe d’esclaves (la classe dominée) ; au moyen âge en Europe, la société se divisait en une classe de seigneurs (la classe dominante) et une classe de serfs (la classe dominée) ; dans les sociétés industrielles capitalistes modernes, les banquiers, les producteurs, les marchands et les grands actionnaires forment la classe dominante, tandis que les ouvriers et les employés forment de leur côté la classe dominée.

Nous reviendrons tantôt sur les notions de mode de production et de classe sociale. Pour l’instant, disons que les forces productives et les rapports de productions sont les seuls aspects concrets de toute société. Les marxistes appellent infrastructure économique d’une société l’ensemble des forces productives et des rapports de production existant dans cette société. Cet ensemble constitue la base concrète de la société sur laquelle s’élève une superstructure idéologique, juridique et politique.
 

Infrastructure économique = Forces productives + Rapports de production.

Superstructure = Les aspects idéologiques, politiques et juridiques de la société.


Nous commençons donc à comprendre la signification de la première thèse du matérialisme historique. La vie politique et juridique, ainsi que les formes de conscience de toute société (morale sociale, religion, coutumes et moeurs, créations littéraires et artistiques, philosophie, etc.) s’ajustent continuellement en dernière instance à l’activité économique de cette société.

Par exemple, la conception médiévale du monde, définie par l’affirmation d’une hiérarchie statique des êtres, se présente comme une expression déformée mais idéale des rapports de domination caractérisant le mode de production féodal.  Plus près de nous, certaines formes d’art moderne du début du XXième siècle peuvent s’analyser comme des représentations fantasmatiques de grands ensembles techniques. Dans les sociétés capitalistes d’aujourd’hui, les réglementations et normes gouvernementales apparaissent comme des décisions nécessaires dues au développement de toute une série de nouvelles forces productives (penser aux problèmes du piratage informatique et des mères porteuses, au phénomène de l’accession des femmes au marché du travail, au problème de la polution menaçant les ressources naturelles). Mais cela ne signifie pas que la superstructure n’a aucune influence sur l’infrastructure. Il va de soi que les normes de fabrication, par exemple, obligent les fabriquants à produire leurs marchandises d’une certaine manière plutôt qu’une autre. Mais l’influence de la superstructure sur l’infrastructure n’est pas déterminante en dernière instance. L’activité superstructurelle se présente plutôt comme une réaction aux réalités infrastructurelles. Par exemple, telle et telle norme de fabrication pour tel et tel produit a été rendue nécessaire suite à un problème de fonctionnement qui menaçait la sécurité des utilisateurs potentiels, mettant ainsi en péril la vente dudit produit.

Récapitulons brièvement avant d’aller plus loin. Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent dans des rapports déterminés, nécessaires et indépendants de leur volonté, rapports de production correspondant à l’état de développement des forces productives. L’ensemble de ces forces productives et de ces rapports de production constituent  l’infrastructure économique de la société, la base concrète sur laquelle s’élève une superstructure juridique, politique et idéologique. Pour les marxistes, à chaque fois que l’on s’intéresse à un phénomène social donné, il faut toujours bien distingué entre les conditions infrastructurelles dont il tire son origine et les formes superstructurelles (formes politiques, juridiques ou idéologiques) qu’il peut revêtir.   


Toute société, comme nous l’avons souligné, peut être caractérisée par son mode de production, c’est-à-dire par les grandes règles qui régissent les rapports de production. À chaque mode de production correspond une division des agents sociaux en classes. Or, puisque la classe dominante possède les forces productives et exerce un contrôle sur les rapports de production, son influence sur les aspects de la superstructure est considérable. Cette influence n’a rien de mystérieux. Les individus occupant des postes de pouvoir dans les instances juridiques et politiques se recrutent fréquemment parmi les membres de l’élite économique. Inversement, les membres de cette élite économique entretiennent des liens prévilégiés avec les hommes politiques et les hommes de loi. Souvent leurs intérêts coïncident, ou sont du moins étroitement liés. En plus de ses relations particulières avec les pouvoirs juridiques et politiques, la classe dominante dispose aussi d’énormes moyens de production intellectuelle, si bien que ses idées jouissent d’une diffusion massive à tous les niveaux de la société. De cette manière la pensée du commun des mortels est - souvent à son insue - grandement conditionnées par les pensées des membres de la classe dominante.

Il s’ensuit que les aspects juridiques et politiques de la société servent toujours, en dernière analyse, les intérêts de la classe dominante, de même que l’idéologie de la classe dominante (qui se présente toujours comme l’expression idéalisée des intérêts de la classe dominante) constitue l’idéologie dominante de la société. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de place pour d’autres formes de pensée ni que d’autres intérêts ne peuvent être politiquement représentés et juridiquement défendus. Cela veut cependant dire que l’idéologie de la classe dominante reçoit l’adhésion de la grande majorité des agents sociaux et que les politiques et lois en vigueur favorisent globalement le pouvoir de domination et de contrôle de la classe dominante.

Mais ce rapport constant et inégal de dominants à dominés provoque, on sans doute, des frictions inévitables, des luttes. Ce sont ces luttes qui, selon les marxistes, constituent le moteur de l’histoire. Nous voilà donc devant la seconde thèse du matérialisme historique. Que signifie-t-elle? Elle signifie que les grands événements qui trament l’histoire des hommes se rattachent toujours, en fin de compte, à des antagonismes de classes. Ces frictions naissent des conditions matérielles objectives dans la société, bien qu’elles s’expriment souvent, conformément à la thèse du conditionnement, dans des luttes politiques ouvertes, des revendications juridiques et des combats idéologiques. Par exemple, les marxistes analysent la révolution française de 1789 comme la victoire définitive de la bourgeoisie des villes (les premiers capitalistes, formant autrefois une partie de la classe dominée) sur la noblesse (formant anciennement la classe dominante). Cette victoire a été précédée de luttes politiques violentes (les républicains contre les royalistes), de revendications juridiques (droits de libre circulation des personnes et des marchandises) et de disputes idéologiques (les valeurs de liberté, d’égalité et de raison contre les valeurs de soumissions à Dieu et au Roi).

Bien sûr, les antangonismes de classes ne débouchent pas constamment sur des révolutions. En fait, pour les marxistes, le mot « révolution » est réservé pour désigner des phases de transition d’un mode de production à un autre, donc la victoire de la classe dominée sur la classe dominante d’une société donnée. Il s’agit donc de moments relativement rares dans la vie de la société.

Mais quelles sont les conditions nécessaires et suffisantes des révolutions sociales? Pour les marxistes, la réponse réside dans le principe suivant.  À un état déterminé de dévelopement des forces productives correspond des rapports de production déterminés et donc un mode de production déterminé. Or, les forces productives évoluent sans cesse et les rapports de productions doivent s’ajuster en conséquence. Tant et aussi longtemps que le mode de production dominant est en mesure de contenir cette évolution, de gommer les tensions et les « contradictions » entre l’état de développement des forces productives et les rapports de production, il n’y pas de problème sérieux. (Ce phénomène de régulation se fait parfois par des accomodements, parfois à travers de brutales répressions.)  Mais  vient un temps où cela n’est plus possible. S’ouvre alors une période de boulversement dans la base économique, boulversement qui se répercute immédiatement dans toute la superstructure. Telle est la révolution sociale.

Marx et Engels ont distingué une succession de modes de production à travers l’histoire. Le schéma qui en ressort est cependant très général. On doit reconnaître que des modes mixtes ont existé à tous les moments de l’histoire et à plusieurs endroits dans le monde. En fait, cet ordre de succession ne s’est déroulé que théoriquement, et dans les « meilleures » conditions historiques possibles, soit l’Europe occidental. Il constitue néanmoins une référence éclairante pour quiconque s’intéresse un peu à l’histoire.  

 • Le mode de production tribal  (période néolithique). Ce mode de production se caractérise par la propriété de la famille. La tribu se présente comme un regroupement de quelques familles. La structure politique et juridique est très simple et directement connectée à la base économique car elle consiste uniquement en un conseil de chefs (patriaches). Les individus se nourrissent de la chasse, de la pêche, de la cueillette, peut être aussi de l’élevage et de l’agriculture. Les rapports de productions sont peu élaborés, étant donné que les forces productives sont très peu développées.   

• Le mode de production esclavagiste (antiquité). Ce mode, conditionné par un progrès technique permettant l’utilisation rentable des esclaves, se caractérise par la formation d’une classe de maîtres et la transmission héréditaire, dans une société déjà complexe, de la propriété des moyens de production, des fonctions de commandement militaire et politique, des fonctions intellectuelles, etc.  L’économie est essentiellement centrée sur la ville ou la cité.

• Le mode de production féodal (moyen-âge). Dans ce mode de production, l’économie est centrée sur la campagne. Ce déplacement de l’activité économique de la ville vers la campagne  découle des conquêtes barbares contre l’Empire Romain d’Occident, conquêtes qui eurent pour effet un important déclin de la population et la destruction de beaucoup de forces productives.  C’est sous l’influence de l’organisation militaire des Germains que se développe alors le mode de production féodal, caractérisé par la formation d’une classe guerrière (les seigneurs), associée à l’église chrétienne (anciennement persécutée par Rome), exploitant une masse de producteurs fermiers isolés et attachés au sol (les serfs). Dans ce mode de production, la propriété s’acquiert par la guerre ou la succession hériditaire. D’autre part, la situation du serf est ambiguë : théoriquement libre, il est pratiquement condamné à demeurer sur sa terre.  

•  Le mode de production capitaliste  (ère moderne).  Né de la victoire des petits producteurs et commerçants des villes du bas moyen-âge (les bourgeois) contre la noblesse seigneuriale des campagnes, le mode de production capitaliste se caractérise essentiellement par la formation d’une classe dominante de financiers, d’investisseurs, de propriétaires fonciers, de producteurs et de commercants, exploitant une classe de travailleurs libres : les prolétaires - on dit aujourd’hui les ouvriers ou les employés. L’appropriation des moyens de production se fait essentiellement par l’achat, l’investissement ou le financement. L’économie capitaliste est la forme la plus complexe d’économie n’ayant jamais existé. Elle est aussi l’économie la plus intriguante. Marx lui a consacré plusieurs ouvrages, dont le plus important est Le Capital (trois tomes, 1867-1894).

Marx et Engels croyaient qu’il se développait, au sein de la société capitaliste de leur époque, des forces productives susceptibles de créer les conditions matérielles propices à une autre révolution devant aboutir à l’établissement définitif d’un autre mode de production : le mode de production communiste.  Un tel mode se caractérise par l’appropriation collective des moyens de production et un contrôle rationnel des rapports de production en fonction de l’état de développement des forces productives. « L’expérience soviétique », comme on l’appelle, a été un échec. Mais la plupart des politicologues, marxistes et même libéraux, estiment que le modèle soviétique n’a été qu’une forme dégénérée et pervertie de communisme. Les marxistes d’aujourd’hui estiment que le communisme véritable reste à réaliser, en tenant compte des leçons de l’histoire ...

Retour à la page principale