ORIGINE ET MOTIVATION DE LA LOGIQUE

Serge Lapierre
Département de philosophie

Collège de Bois-de-Boulogne


1. Introduction
2. Le contexte du début de la logique
3. Formalisation de la logique dans l’Antiquité


1. Introduction


La logique ne nous apprend rien sur le monde ; elle cherche plutôt à expliciter (formaliser) les principes qui régissent la manière dont nous raisonnons sur le monde.

La logique est l’étude du raisonnement et elle permet notamment de déterminer si une inférence est valide ou non, ce qui est sa principale tâche.

L’histoire de la logique peut être grossièrement divisée en trois grandes périodes.

1) VIe et Ve siècles avant J.-C. : naissance de la logique dans l’Antiquité grecque, d’abord implicite en philosophie, en physique et en géométrie.

2) Ve siècle avant J.-C. jusqu’au XXe siècle : formalisation de la logique chez Aristote et les mégarico-stoïciens, puis diverses tentatives jusqu’à l’époque moderne, dont notamment celles de Leibniz, puis Gottlob Frege et Bertrand Russell ; la logique se dote finalement d’un formalisme mieux adpaté à ses visées, qui se libère des limitations de la langue naturelle et qui la rapproche des mathématiques. Mais elle conserve toujours son objet : les règles fondamentales du raisonnement.

3) XXe siècle : la logique s’intéresse non seulement aux raisonnements sur des êtres finis, mais également à ceux portant sur des objets infinis (théorie des ensembles). Elle parvient aussi à distinguer l’analyse syntaxique de l’analyse sémantique du raisonnement. Elle se dote d’outils conceptuels affinés et puissants qui lui permettent, entre autres, de préciser la notion d’axiomatisation et de traiter la question de la cohérence et de la complétude de diverses théories mathématiques (géométrie, arithmétique, analyse) ou physiques (mécanique newtonnienne, relativités restreinte et générale, mécanique quantique). Elle s’intéresse aussi à la question des possibilités et des limites du calcul automatique et de l’
« intelligence artificielle » (théorie de la calculabilité). Elle s’applique en même temps à axiomatiser des types de raisonnements complexes où interviennent les notions de nécessité et de possibilité (logique modale), des conditionnels contraires aux faits (logique contre factuelle), le temps (logique temporelle), les notions de savoir et de croyance (logique épistémique) et la notion éthique de devoir (logique déontique).

À travers toute cette histoire, nous assistons continuellement à des débats philosophiques entre différentes écoles : école réaliste, école nominaliste et école formaliste.


2. Le contexte du début de la logique

La logique se manifeste en Grèce antique dans le contexte de l’émergence de la rationalité :

• Rejet du supranaturel.
• Méfiance vis-à-vis la perception immédiate.
• Affirmation que la nature est intelligible.
• Partir du déjà connu et compris pour connaître et comprendre davantage.

Non encore explicité, le raisonnement est pourtant grandement utilisé. Il permet notamment aux savants de connaître des choses sans pouvoir les observer ou les mesurer directement. Voici trois exemples.

La hauteur exacte de la pyramide de Khéops

Thales de Milet (VIe siècle av. J.-C.) avait été invité par le roi Amasis, averti de ses grandes connaissances. Il se montra à la hauteur de sa réputation : le roi déclarait ne pas connaître la hauteur de la grande pyramide déjà presque bimillénaire. Thalès eut de la chance : à midi il planta sa canne dans le sable verticalement et dit au roi : « l’ombre de ma canne est exactement égale à sa hauteur ; or il doit en être de même pour votre pyramide : faites mesurer son ombre vous aurez donc sa hauteur ! »

Voyez l’animation (site de Thérèse Eveilleau)


La Terre est sphérique et isolée dans l’espace.

D’abord la Terre n’est pas plate. Si elle l’était, on verrait un navire qui s’éloigne de nous rapetisser peu à peu pour enfin disparaître d’un seul coup à l’horizon, dès l’instant où on ne pourrait plus le voir. Or ce n’est pas le cas : on voit d’abord disparaître sous l’horizon la coque du navire, puis son pont et seulement enfin son mât. Donc la Terre n’est pas plate.

De plus, la Terre est une belle boule bien ronde. En effet, l’ombre de la Terre sur le disque de la Lune est un arc de cercle en toute circonstance ; on en déduit donc que la Terre est sphérique et sans support matériel.
 

La Lune est trois fois plus petite que la Terre

Aristarque de Samos (310-230 avant J.-C) décrit ce raisonnement dans son livre. Lors d’une éclipse centrale de Lune, celle-ci reste environ deux heures dans l’ombre de la Terre, supposée cylindrique. Or la Lune se déplace en une heure d’une quantité égale à son diamètre. Par conséquent, le diamètre de la Lune est le tiers de celui de la Terre.

 



D’autres savants grecs raisonnent à d’autres fins, notamment en philosophie et en rhétorique.


Parménide d’Élée (515-440 avant J.C.)

Parménide pose que  « L’être est et le non-être n’est pas »

Il s’agit d’un postulat.

Sur cette base il soutient que :

• L’être a toujours existé
• L’être existera toujours
• L’être est immobile
• L’être est indivisible

Exemple : L’être a toujours existé. Car sinon, il y avait avant lui le non-être. Or le non-être n’existe pas. C.Q.F.D.

Ce procédé de raisonnement caractérise la démonstration par l’absurde :
on démontre une proposition en démontrant que l’acceptation de sa négation conduit à une contradiction.

Au-delà de tout cela, on peut discerner dans la pensée de Parménide l’appel à deux principes logiques importants :

Non-contradiction : une chose ne peut être ce qu’elle n’est pas. En particulier la coexistence de l’être et du non-être est impossible.

Identité : une chose est ce qu’elle est et rien d’autre. On ne peut confondre un objet avec un autre, puisqu’il y a permanence de l’état de chaque objet.


Zénon d’Élée (490/485-430 avant J.C.)

(disciple de Parménide)

Zénon reprend le raisonnement par l’absurde et formule des paradoxes  afin de montrer la nécessité d’étudier plus finement certains concepts, dont celui du mouvement. (C’est le paradoxe de « la flèche à la fois en mouvement et immobile » : la flèche est en mouvement si et seulement si elle est à des endroits différents à des instants différents ; or elle est à des endroits différents à des instants différents si et seulement si elle est immobile à chacun de ces instants différents ; donc elle est en mouvement si et seulement si elle immobile à chaque instant!)

Socrate d’Athènes (470-399 av. J.C.)

Socrate reprend l’idée de raisonnement par l’absurde dans le contexte de la rhétorique, dans le but de réfuter la position de l’adversaire. Il dénonce en particulier la pratique des sophistes, qui consiste entre autres à donner l’apparence d’une forme logique irréprochable à des raisonnements fallacieux. (Ex. : Si vous ne travaillez pas, vous ne réussirez pas ce cours. Donc si vous travaillez, vous allez réussir ce cours? Erreur !).


3. Formalisation de la logique dans l’Antiquité

C’est l’importance cruciale du raisonnement en science et en philosophie qui a naturellement conduit certains savants grecs à s’intéresser au raisonnement pour lui-même, histoire de mettre de l’ordre et de la clarté dans tout cela. Ce fut le début de la logique comme discipline.

Aristote de Stagire (384-322 avant J.C.)

 (précepteur d’Alexandre le Grand, fondateur du lycée à Athènes et père reconnu de la logique)

L’œuvre logique d’Aristote fut rassemblée plus tard (fin de l’Antiquité) dans l’Organon (instrument) comprenant les traités suivants : Catégories / Topiques / Réfutations sophistiques / de l’Interprétation / Analytiques (premiers et seconds – écrits simultanément). Mais on trouve dans d’autres ouvrages d’Aristote des remarques touchant la logique, notamment dans sa Métaphysique.

On doit entre autres à Aristote les éléments suivants.

Définition du raisonnement : discours constitué de propositions, soit de prémisses, desquelles est tirée une conclusion. (Ex. : « Tous les hommes sont mortels et Socrate est un homme, donc Socrate est mortel. »)

Principes premiers du raisonnement :
 
• Identité : toute chose est identique à elle-même.
• Tiers exclu : toute proposition est vraie ou fausse.
• Non-contradiction : aucune proposition n’est à la fois  vraie et fausse.
• Double négation : la double négation est équivalente à l’affirmation.
E falso sequitur quodlibet (le faux implique tout) : De prémisses fausses, on peut tirer une conclusion vraie ou fausse.
Verum sequitur ad quodlibet (le vrai est impliqué par tout) : Une conclusion vraie peut être tirée de prémisses vraies ou fausses.

Deux types de raisonnement :

Induction
: tirer un jugement universel de jugements particuliers. ( « Tous les corbeaux observés sont noirs, donc tous les corbeaux qui existent sont noirs. »)
 
Déduction
: tirer des jugements particuliers de jugements universels. ( « Tous les hommes sont mortels et je suis un homme, donc je suis mortel. » ) C’est le raisonnement privilégié en logique.

Selon Aristote, le but de la science est la déduction, mais puisque que pour déduire il faut des principes — des propositions universelles — le raisonnement inductif est nécessaire en science.


Symbolisme :

La validité d’un raisonnement déductif ne dépend pas des termes particuliers qui y figurent mais de sa forme, d’où l’usage de symboles. Par exemple : « Tous les hommes sont mortels et je suis un homme, donc je suis mortel » a la forme :

Tout A est B et a est A, donc a est B.


De cette manière on peut formuler précisément des règles de raisonnement valide, sans s’attarder aux cas particuliers. (C’est comme dans l’algèbre : la proposition n + m = m + n est vraie quels que soient les nombres m et n.)

Logique catégorique :

Théorie du raisonnement catégorique, particulièrement le syllogisme catégorique.

Logique non catégorique :

Formulation des principales règles du raisonnement composé, particulièrement le raisonnement disjonctif et le raisonnement hypothétique ou conditionnel.

Si A et B sont des propositions quelconques, alors les règles sont :

• Modus ponendo ponens : Si A, alors B ; or A ; donc B.
• Modus ponendo tollens : Ou bien A, ou bien B ; or A ; donc non-B.
• Modus tollendo ponens : A ou B ; or non-A ; donc B.
• Modus tollendo tollens : Si A, alors B ; or non-B ; donc non-A.

Significations des termes latins :

• « modus » signifie simplement « mode » ;
• « ponendo » (resp. « tollendo ») signifie « en affirmant » (resp. « en niant ») ;
• « ponens » (resp. « tollens ») signifie « je pose » (resp. «je nie »).


Les mégarico-stoïciens

(école fondée par Euclide de Mégare (450-380 avant J.C.), disciple de Socrate)

Les mégariques (Diodore Chronos, Philon de Mégare et Eubulide) s’inscrivaient plutôt dans la tradition sophistique et formait une école opposée à celle d’Aristote. Ils sont les fondateurs de la logique stoïcienne. Plusieurs éléments de la logique
stoïcienne seront repris et réinterprétés au XXe siècle.

La logique stoïcienne n’est pas une continuation de l’œuvre d’Aristote, bien qu’elle s’en soit inspirée. Il s’agit de deux logiques différentes issues de deux philosophies différentes.

Quelques apports à la logique formelle :

Étude du raisonnement composé (abordé par Aristote), où la conclusion est tirée en vertu des relations logiques que les prémisses établissent entre des propositions prises comme des blocs. Parmi les propositions on distingue : les
propositions élémentaires (ou atomes) ; les propositions moléculaires (propositions formées d’autres propositions).

L’implication philonienne : l’implication est le connecteur reliant l’antécédent au conséquent dans une proposition conditionnelle ( « si…, alors …»). Cette proposition est vraie selon Philon si elle ne commence pas par le vrai pour finir par le faux ; tous les autres cas sont vrais. Le fait de souligner les cas vrais d’une telle façon revient à adopter une interprétation vérifonctionnelle du conditionnel. C’est cette interprétation du conditionnel qui sera finalement retenue, et avec succès quoi qu’on en dise, par la logique classique contemporaine.

Formulation de plusieurs paradoxes par Eubulide, dont celui du  « menteur ». L’une de ses formulations est :

La phrase que vous lisez maintenant est fausse.

Si cette phrase est vraie, alors elle est fausse (ça commence mal!) ; or si cette phrase est fausse, alors ce qu’elle dit est vrai!

On réalisera plus tard que le paradoxe est réel et causé par l’autoréférence, phénomène qui est évité par la distinction entre langage et métalangage et l’usage exclusif du prédicat de vérité dans le métalangage.

Références

COLLECTIF UQAM, La logique dans tous ses états,
http://logique.uqam.8m.com/index.html
EVEILLEAU, Thérèse, Thalès et la pyramide, http://perso.wanadoo.fr/therese.eveilleau/pages/truc_mat/textes/thales_pyramide.htm
LLOYD, Geoffrey E.R., Une histoire de la science grecque, Paris, Seuil, 1990.
PECKER, Jean-Claude (dir.), La nouvelle astronomie, Paris, Librairie Hachette, 1971.
ROBERT, Serge, La logique, son histoire, ses fondements, Montréal, Éditions Le Préambule, 1978.


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