Socrate est une figure importante de l’histoire de la philosophie pour plusieurs raisons. En voici neuf.
1) Contrairement aux premiers philosophes grecs, mais comme ses contemporains qu’étaient les sophistes, Socrate ne s’intéressait pas vraiment à la nature mais plutôt à l’être humain. Et tel les sophistes, il critiquait la mythologie. Mais contrairement aux sophistes, et comme les philosophes de la nature, Socrate détestait la démagogie et les jeux de langage manipulateurs. Le langage devait pour lui servir la raison, qu’il plaçait au dessus de tout, et non les impressions, les préjugés et les passions.
2) Contrairement à plusieurs sophistes, Socrate n’était pas athée ni agnostique. Il croyait aux dieux mais estimait qu’ils n’étaient pas responsables ni des phénomènes naturels ni de la condition des hommes. Sa critique de la mythologie se présentait comme une disjonction exclusive : d’abord, la mythologie décrit les dieux comme des êtres immoraux à plusieurs égards : ils sont colériques, violents, vengeurs, hypocrites, infidèles, jaloux, envieux, etc. ; or, ou bien les dieux se conforment à la morale rationnelle et c’est alors la représentation que les hommes en ont qui est fausse ; ou bien les dieux se comportent vraiment selon la description de la mythologie et alors le philosophe se doit de les critiquer. Dans tous les cas, l’homme de raison est souverain concernant les jugements à porter sur ce qui est vrai et faux et sur ce qui est bien et mal.
3) Socrate cherchait moins à connaître qu’à révéler l’ignorance des hommes. Le principe fondamental de la philosophie socratique est que la véritable connaissance commence par la connaissance de notre ignorance. Ce principe s’appelle l’ignorance savante. Aucune recherche ne peut commencer sans la connaissance de notre ignorance. (N.B. : Ce principe a aussi sa version morale : il vaut mieux savoir que l’on ne sait pas que croire que l’on sait.) Lire l’Apologie de Socrate, de Platon.
4) Socrate a beaucoup insisté sur l’importance de la définition. Pour avancer dans l’analyse d’un problème, il est souvent important de définir les termes que l’on utilise. La recherche d’une définition peut même constituer un problème en lui-même. On attribue à Socrate une méthode particulière dans la recherche d’une définition, qui est la méthode dite « inductive » : étant donné une catégorie que l’on cherche à définir, par exemple le courage, on considère une espèce de cas qui nous semblent incluse dans cette catégorie, par exemple : actes relevant d’une fermeté de l’âme, et on s’en sert pour définir la catégorie en question : le courage est la fermeté de l’âme. En général, cette opération doit être répétée plusieurs fois en tenant compte des contre-exemples (ainsi la fermeté de l’âme sans réflexion n’est pas du courage ; il faut donc restreindre la définition.) Lire le Lachès, de Platon.
5) Socrate est aussi à l’origine d’une méthode pédagogique appelée maïeutique, ou« l’art d’accoucher les esprits ». La maïeutique consiste à poser habilement des questions à quelqu’un dans le but de le faire progresser dans sa recherche des principes. Par la maïeutique, Socrate obligeait les gens à réfléchir. Pendant ce temps, en les questionnant, il feignait l’ignorance. Cette attitude s’appelle ironie socratique. Lire le Ménon, de Platon.
6) Socrate fut, avec les sophistes, un des premiers représentants connus de la philosophie pratique, c’est-à-dire la recherche des principes devant guider l’action. Mais contrairement aux sophistes, Socrate n’était pas relativiste. Il croyait au contraire qu’il existe des principes universels (principes qui dépassent les points de vue particuliers) et qu’il est possible de les découvrir et formuler. Lire le Théétète, de Platon.
7) Socrate fut le maître de Platon. Son influence sur ce dernier a été considérable, à la fois sur le plan des idées, celui des problématiques (notamment en morale et en philosophie politique) et celui de la méthode.
8) Socrate n’a jamais écrit. Tout ce que l’on sait de lui vient pour l’essentiel de son élève Platon. La description que Platon a faite de Socrate est celle d’un homme doux, bon vivant, humble mais toujours critique vis-à-vis les croyances et les pratiques de ses concitoyens. Socrate mourut en 399 av.J.C., suite à une condamnation à mort par les Athéniens, qui l’accusèrent de nier les dieux de la cité et de « corrompre la jeunesse ». Le procès de Socrate a été raconté par Platon dans l’Apologie de Socrate. Dans ce texte, on peut voir à l’oeuvre Socrate, usant de maïeutique et d’ironie, principalement contre Mélétos, son principal accusateur.
9) Platon a fait de la mort de Socrate un véritable « mythe fondateur » de la philosophie. Le philosophe y devient le gardien de la raison, même au péril de sa vie. Cela est une façon de dire qu’une vie sans réflexion ne vaut pas la peine d’être vécue.
Bibliographie sommaire
BRISSON, Luc, Introduction de PLATON, Apologie de Socrate/Criton, Paris, Garnier Flammarion, 1997.
JASPERS, Karl, Introduction à la philosophie, Paris, Payot, 2001.
PLATON, Apologie de Socrate/Criton/Lachès/Ménon/Euthyphron/Gorgias/Théétète/, en plusieurs traductions et éditions.
VERGELY, Bertrand (dir.), Textes essentiels, la philosophie, Paris, Larousse, 1993.
WERNER, Charles, La philosophie grecque, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1968.