LES SOPHISTES

Serge Lapierre
Département de philosophie
Collège de Bois de Boulogne


Vers 450 avant J.-C., Athènes devient le centre culturel du monde grec. Un système démocratique y voit le jour. La démocratie athénienne requiert l’éducation du citoyen, ce qui inclut la maîtrise de la rhétorique, c’est-à-dire l’art du discours. Cela explique une forte demande de professeurs. Pour satisfaire ce besoin, des savants affluent de toutes parts pour offrir leurs services. On les appelait sophistes, ce qui en grec signifie « personnes cultivées et compétentes ».

Les sophistes étaient donc des personnes très cultivées qui gagnaient leur vie à enseigner.  Plusieurs allongeaient aussi leur revenu en rédigeant des plaidoiries et dans leurs loisirs, certains aimaient se faire connaître en discourant sur les places publiques.

Certains sophistes se démarquaient des autres par leur talent de rhéteur. Ils avaient la parole redoutable et savaient manier avec brio l’art du raisonnement. Mais pour arriver à leur fin, qui était de convaincre, plusieurs n’hésitaient pas à exploiter l’inexpérience et la crédulité des gens en usant sciemment de démagogie  et de raisonnements fallacieux. (Le mot « sophisme », qui désigne un raisonnement ou une argumentation incorrecte fait dans l’intention de tromper, provient directement du mot « sophiste ».)

Sur le plan philosophique, ce qui caractérisait les sophistes, c’était leur relativisme. Le relativisme est cette doctrine selon laquelle toute vérité dépend du point du vue. Il n’existe donc pas de vérité universelle selon le relativisme. La vérité n’est en fait que croyance et se réduit donc à une perception personnelle ou culturelle des choses.

Le relativisme des sophistes fut en partie une conséquence des spéculations des présocratiques : du fait que sur un même sujet, il existe plusieurs positions incompatibles entres elles mais toutes cohérentes et rationnellement justifiées en elles-mêmes, les sophistes conclurent qu’il n’existe pas de vérité universelle.

Considérons, par exemple, le relativisme du célèbre sophiste Protagoras (485-411 av. J.-C.). Pour ce dernier, l’idée d’une connaissance de ce que sont les choses en elles-mêmes est une abstraction car c’est seulement à travers nos sens que nous pouvons les connaître. Il en résulte que, si la vérité existe, c’est dans nos impressions qu’elle se trouve. La vérité se définit ainsi comme la qualité de ce qui est conforme à nos impressions. Or chaque individu a ses propres impressions, qui dépendent de sa constitution, son expérience et ses attentes, mais toutes sont incontestables pour lui. Par conséquent, chacun a sa vérité. Ce relativisme est individuel car il fait de chacun le critère de la vérité. ( « L’homme est la mesure de toute chose », aurait un jour affirmé Protagoras.)

Le relativisme peut aussi s’étendre aux groupes et dans ce cas, il s’appelle relativisme culturel. Selon ce relativisme, « bien » signifie « socialement approuvé ».  Il n’y a donc pas de bien universel ni de justice universelle. Or cette position diffère radicalement de celle qu’avait le Grec ordinaire. Pour le Grec ordinaire, non seulement toute action est juste ou injuste, bonne ou mauvaise, en elle-même, sans compromis possible, mais le juste et le bon doivent coïncider.  Or le sophiste Thrasymaque (né vers 459 av.J.-C.), définissait la justice comme la qualité d’une mesure ou d’une décision qui profite aux plus forts. Dans cette perspective, ce qui est juste pour le fort est évidemment bon pour le fort, mais il n’est pas nécessairement bon pour le faible. Tout est encore une fois une affaire de point de vue!

Le relativisme s’applique aussi au domaine de la religion. Qu’il existe différentes religions, cela est un fait d’observation. Mais à la question : « laquelle est la bonne ? », le relativisme répond : aucune! Les religions, qui s’articulent autour de la reconnaissance de l’existence d’un dieu ou d’un ensemble de dieux, ne servent qu’à répondre aux besoins individuels et sociaux des hommes, selon leurs histoires respectives. Ce relativisme « religieux » peut conduire à l’athéisme (position philosophique selon laquelle il n’existe aucun dieu), ou à l’agnosticisme (position philosophique selon laquelle il est impossible de se prononcer sur l’existence ou la non existence des dieux).

Quoiqu’il en soit, les sophistes ont grandement contribué à l’évolution de la pensée occidentale. Notons deux contributions importantes :

  • La critique justifiée du dogmatisme en matière de morale, de politique et de religion.
  • L’étude empirique du comportement humain, qui ne vise pas à juger moralement les conduites des hommes mais à les décrire et les comprendre.  Nous avons ici, si l’on ose dire, l’embryon des sciences humaines et sociales.